Comment concilier des conférences aussi différentes que celle d’Otto Wessely / Eric Antoine et celle de Jack Barlett. Comment passer du coussin péteur aux nouveaux supports de communication, appelés nouvelles technologies.
Si vous aimez la lecture, procurez vous, en français, de Yves Séméria, Le gros mot, Quintette et en allemand, de Richard David Precht, Wer bin ich und wenn ja, wie viele, Goldmann Verlag.
Pourquoi faire appel à deux ouvrages philosophiques dans le but d’établir un lien entre les deux conférences ? C’est qu’à la fin des deux prestations les impressions étaient si opposées qu’elles m’ont ramené à un vieux débat philosophique de la civilisation occidentale et qui oppose idéalistes et matérialistes. Il serait intéressant de voir dans quel camp nous placerions d’instinct le coussin péteur et les techniques de communication. Opposons deux personnages de réputation avérée tels que Diogène et Cicéron. Ce dernier ne manquerait pas de réclamer un « face à face », à distance respectable s’entend, tandis que Diogène pencherait plutôt pour un « fesses à face » car pour lui « le soleil entre bien dans les chiottes ». Cicéron, lui, extirperait ses procédés oratoires pour nous inculquer que « …tous les hommes sains d’esprit éloignent des regards d’autrui les parties du corps dissimulées par la nature, et ils s’arrangent pour satisfaire aux nécessités naturelles le plus discrètement possible ; ils n’appellent par leurs noms ni les parties du corps dont les fonctions sont nécessaires, ni ces fonctions elles-mêmes ; ces choses que l’on fait sans honte, pourvu qu’on les fasse discrètement, c’est une obscénité d’en parler… »
Qui des deux est le plus idéaliste ? Le soleil vous éclaire-t-il ? Pas encore ; je tente une autre approche. Un matérialiste ne croit en rien d’autre que ce que les sens peuvent percevoir, de ce qu’on peut mesurer, peser, combiner ; de là pas de Dieu, pas d’idéaux. Les matérialistes connaissent la gloire avec le Siècle des Lumières puis avec la théorie de l’évolution de Darwin et de nos jours avec les avancées sur le fonctionnement du cerveau. Les idéalistes font parler d’eux bien avant. Antisthène le cynique qui excellait dans les contre pétries et autres jeux de mots par lesquels il transformait le nom de Platon en « bite » ou « enculeur », Diogène le faussaire aux expressions lapidaires : « fais voir ton cul que je sache à qui m’adresser », Crates et sa …garce de compagne Hipparchia ( ici, … zone de silence, il y a des lois sur la protection de la jeunesse ). Choquants, ils l’étaient déjà en leur temps ; mais l’un d’eux répondait « ne rougis-tu pas de tirer d’un fourreau d’ivoire un couteau de plomb ? » voulant dire par là qu’il ne faut pas opposer beauté et grossièreté. N’est pas grossier qui veut. Il ne suffit pas de dire des mots gros, encore faut-il les servir à bon escient. Dans certaines circonstances le « merde ! » est à prendre avec délicatesse ; l’héroïsme et l’expression du sens du sacrifice ne vous éclaboussent-t-ils pas dans le ‘merde’ de Cambronne ? Combien de jeunes demoiselles ont dans leurs dissertations littéraires élégamment dentelé leur admiration pour Rabelais ou « la Charogne » de Baudelaire !
Pour les idéalistes « il faut bousculer, malmener les gens par le bâton et par le discours… Ridiculiser, choquer, démantibuler, voilà le projet d’une parole philosophique pure. » En conséquence on pourrait imaginer une place dans les manuels de philosophie pour Otto et Eric ! Pour ce qui est de la classe bénéficiaire on pourrait contacter le ministère, au service compétent (…) dont le mot de passe secret se trouve dans une grammaire latine, modèle 1950, « castigat ridendo mores » - « il corrige les moeurs par une franche rigolade ». On devrait pouvoir y accéder grâce aux « nouvelles technologies. »
Hélas, je n’ai pas su, dans un premier temps je précise, apprécier la conférence sur ces « nouvelles technologies » ; que l’on veuille bien pardonner à mon âge avancé. Je m’explique… bien que je m’attende à une volée de bois vert de la part de la jeune génération. J’aurais tellement voulu découvrir quelque chose de ravigotant, de rajeunissant. Je crains d’avoir mal interprété. Après l’annonce d’une démarche d’ensemble : observer, imaginer, concevoir, réaliser, j’ai cru entendre le raisonnement suivant : je suis en contact avec tel organisme scientifique…dans le domaine des nouvelles technologies…il y est dit que les magiciens les négligent et deviennent rétrogrades…mais contactez cette adresse si vous voulez marcher sur mes traces…Je n’ai pu me garder d’établir un parallèle avec une réclame pour dentifrice où l’on voit un acteur déguisé en professionnel de la médecine cherchant à effrayer les téléspectateurs avec d’affreuses bactéries pour finir par sortir son tube à rayures miraculeuses. (Référence à une autorité supérieure afin d’impressionner, culpabilisation, mise en avant de la solution salvatrice). J’aurais préféré une autre approche, comme ; afin d’obtenir tel type d’effet magique (étonnement, émerveillement…), destiné à tel type de public, on peut faire appel à tel type d’émotions que l’on peu susciter à l’aide de méthodes utilisant tels et tels moyens techniques modernes. L’objet de notre attente reste la magie. Ne confondons pas l’ingénieur, la machine, le produit et le destinataire. Je continue ma partition de grincheux. Le mot technologie prête à confusion. Un cynique comme ceux que nous avons rencontré plus haut aurait traduit de façon provocante par : « bavassage » sur une technique (ou art au sens large) pour dire « connaissances organisées pour qu’une technique soit viable ». Le mot est aujourd’hui répandu mais à la traîne d’un anglicisme qui lui confère certes un petit air savant mais pas forcément exact en ce qui nous concerne. Ce ne sont pas les formules mathématiques, physiques, chimiques (partie scientifique) qui nous intéressent, mais l’usage pratique : la technique en vue d’un objectif magique. Il peut s’avérer nécessaire d’en faire une description exacte et précise comme le fit l’Encyclopédie pour échapper au mode de pensée d’alors, mais ce n’est pas le sujet ici. Afin de ne pas vexer nos amis anglo-saxons on peut prendre technologie dans le sens qui prévaut dans l’expression « transfert de technologies » et qui signifie que l’on vend non seulement un produit, une technique, mais aussi son mode d’emploi ainsi que la formation du personnel qui l’utilisera etc.
Vous allez me dire que c’est bien là couper les cheveux en quatre. Pourtant on voit pointer l’oreille d’une philosophie matérialiste, une volonté de placer la technique et la science au centre de gravité des préoccupations, des aspirations et des espérances, en écartant l’essentiel, à savoir l’humain, de cette place centrale. Ce peut être efficace en certaines circonstances mais on en cherche encore l’efficience. En effet ce n’est pas la première fois qu’on en fait la promotion. A l’époque de Charlemagne, le moine irlandais Scot Erigène promettait le salut (paradis) par les vertus des arts mécaniques. Avant 1914, le philosophe français disait « La civilisation antique, c’était une poignée d’hommes libres portés sur un monde d’esclaves ; dans la civilisation moderne issue du machinisme, l’humanité entière sera la poignée d’hommes libres et la matière sera la multitude d’esclaves…L’homme ne doit plus être que l’œil qui voit et le doigt qui dirige. » Et les promoteurs de la révolution bolchevique ne clamaient-ils pas le salut par les soviets et…l’électricité. L’utopie n’a pas de limite.
L’image de la boîte du petit fromage triangulaire pendu à l’oreille de la vache, emboîtant la même image à l’infini aurait sans doute permis d’expliquer que les techniques nouvelles prennent racine dans des techniques qui se sont répétées en se transformant tout en portant un concept similaire. Mettons en lumière par exemple : le mot « capteurs », ces techniques permettant de saisir des événements, des sons, pour les transmettre à distance ou les fixer. Il est exact que l’on peut étonner quelqu’un demeurant aux antipodes avec la révélation d’une carte (en veillant bien à ne pas oublier de calculer les fuseaux horaires pour ne pas le mettre de mauvaise humeur en l’arrachant brutalement aux bras de Morphée) Réveillons plutôt Alexandre le Grand, c’est moins risqué 2331 ans après sa mort.
Alexandre, parvenu en Egypte (cf Alexandrie) et déterminé à poursuivre ses conquêtes vers l’Orient vit la nécessité de remonter le moral de ses troupes par un message échappant à l’entendement des gens d’alors. Si vous voulez que les gens meurent pour vous, les promesses de fortune ne suffisent pas forcément, il faut recourir à une autorité supérieure. Alexandre décida d’utiliser l’oracle du temple du dieu Amon à Siwa, oasis située loin aux confins de la Libye. Il s’y rendit lors d’une longue chevauchée très risquée . Dans ce temple (où l’on faisait des dons) on posait une question et une réponse codée vous parvenait sur un ton à vous glacer le sang ; la réponse était ensuite interprétée par un prophète. Il n’est pas difficile de remonter le truc : des employés (capteurs) étaient cachés dans les superstructures du temple (hardware) émettaient (télécommunication) au travers de tubes amplificateurs des sons codés (Software) au prophète qui traduisait selon quelques règles évidentes qui étaient entre autre la notoriété, la force et la capacité financière du destinataire. Dans le cas d’Alexandre il y eut un bogue. Le prophète voulant saluer Alexandre en grec d’un terme d’affection, l’avait appelé « mon fils » « païdion » mais qu’il avait prononcé à la libyenne « paidios » qui signifie « fils de Zeus ». Alexandre fit un bon usage de ce lapsus.
Les techniques, plus rudimentaires, étaient-elles moins efficaces que les nôtres. Pour le savoir, attendez que la fée électricité tombe en pamoison et l’on reviendra vite aux fondamentaux : pedibus cum jambis ; il en fut ainsi lorsqu’un contacteur paralysa Rudy Coby (On comprend mieux son numéro quadrijambiste !). La technique en soi n’est ni bonne, ni mauvaise, ni supérieure. Est-elle adaptée à la société à laquelle on veut la faire appliquer.
Pourtant, les techniques deviennent source de changement, l’histoire le montre et Karl Marx en a fait la description. Mais qu’appelle-t-on progrès ? Et pour qui ? Et pour quoi ? C’est un problème que Jack Barlett a mille fois raison d’aborder, mais je lui souhaite patience et courage car il n’y a pas de raison qu’il y ait chez les magiciens un pourcentage de râleurs inférieur à celui du reste de la population.
Je ne peux en effet, pour ma conversion, manquer de me rappeler les réticences qui ont accompagné l’arrivée du chemin de fer. Le savant Arago lui-même mettait en garde contre « les illusions que peuvent donner deux tringles de fer ». Il prédisait les pleurésies au passage des tunnels (pour sa défense, ceux qui ont vécu la traversée des tunnels dans les années 40 et 50 ne lui donneraient pas forcément tort) et les effets sur les voies respiratoires de la translation rapide d’un climat à un autre. Les trépidations devaient engendrer des maladies nerveuses comme la danse de Saint-Guy, provoquer des fausses couches et la dégénérescence avec des cas d’hystérie, d’épilepsie et l’inflammation de la rétine en plus des bronchites et autres adhérences de la plèvre… Quant aux populations concernées par la traversée du PLM au Nord-Ouest de Dijon n’ont elles pas provoqué la modification du tracé par peur de voir la mort de leurs troupeaux ? Le journaliste Louis Veuillot prévoyait que la jeunesse allait échapper à l’autorité paternelle et à la sage crainte du qu’en dira-t-on, le meilleur gardien de la vertu. Vigny dans Les Destinées ne se montrait pas très enthousiaste. « …Sur le taureau de fer qui fume, souffle, beugle Quels orages en lui porte ce rude aveugle… »
En Angleterre même les adversaires ne manquaient pas. On le voit dans un journal conservateur. « La grossière exagération de la puissance…de la machine à vapeur peut tromper un certain temps, mais doit se terminer par la confusion de ceux dont je parle… » Et l’auteur continue sur les risques de mal de mer, ou encore de se faire ébouillanter ou noyer par l’explosion de la chaudière, voire de se faire déchiqueter par la rupture d’une roue… Enfin il est difficile de ne pas évoquer cet article de la Kölnische Zeitung de 1819 à propos du gaz qui commençait à éclairer les rues de Londres et de Paris : pas moins de sept arguments pour condamner tout éclairage des rues par le gaz.
1er Argument théologique : c’est une atteinte à l’ordre divin.
2ème Argument juridique : les frais d’installation seront supportés par des contributions indirectes.
3ème Argument médical : les émanations d’huile et de gaz sont nuisibles à la santé des personnes délicates et nerveuses…en rendant plus commode et plus agréable le séjour nocturne dans les rues, il est cause chez les promeneurs de rhumes, toux et refroidissement…
4ème Argument philosophique : la moralité est dégradée par l’éclairage au gaz. La lumière artificielle dissipe dans les cœurs la crainte de l’obscurité qui retient les faibles de commettre maints péchés. Cette clarté rend le buveur plus assuré, car celui-ci fait bombance jusqu’à la nuit dans les tavernes, et elle accouple les amoureux (sic)…
5ème Argument de sécurité intérieure : elle rend les chevaux peureux et les voleurs audacieux…
6ème Arguments économiques : pour l’huile et le charbon de terre de cet éclairage, chaque année une somme importante part vers l’étranger, ce qui amoindrit la richesse nationale…
7ème Arguments politiques : Les fêtes publiques ont pour but de stimuler le sentiment national, les illuminations conviennent parfaitement pour cela. Mais cet effet s’épuise s’il est émoussé par une quasi illumination de toutes les nuits…
En conséquence, édifié par ces peurs de la nouveauté, je ne saurais trop vous encourager à consulter les comptes rendus sur la conférence de Jack Barlett comme je l’ai fait moi-même. Quelques arguments m’ont décidé à parler avec plus d’intensité à mon ordinateur ; on ne sait jamais, j’aurai peut-être encore le temps de perpétrer quelque surprise à mes compagnons.
A voir :
L’interview de Jack Barlett sur Chop-cup.com.