MAGIE ANTIQUE

Un astrologue ne saurait avoir le privilège de se tromper jamais. (Voltaire)

Voltaire maniait l’ironie avec habileté mais il fit aussi preuve de courage dans la lutte contre l’intolérance. « Aime la vérité, mais pardonne à l’erreur » disait-il également. Si cette sentence ne réhabilite pas les astrologues elle n’interdit pas d’ausculter le phénomène. Si les hommes aboutissent à des erreurs, c’est qu’ils cherchent des vérités...Dans sa réponse à un article du site Artefake traitant du chamanisme, Christian Chelman défend avec raison le droit à la diversité. Il n’est pas moins intéressant de rechercher les vérités. Comme on le voit à propos des phantasmes récents nés autour de la figure des druides, la recherche pas à pas de la réalité sur ses personnages dans la Gaule d’avant la conquête romaine les a fait apparaître sous un jour moins sanglant, et moins pusillanime que dans certaine bande dessinée, au moment où ils ont été au mieux de leur influence. Quoi qu’il en soit, toute recherche qui se veut scientifique requiert beaucoup d’humilité. Louis Pasteur demandait qu’on n’annonce une découverte qu’après avoir épuisé toutes les possibilités de démontrer qu’elle était erronée.

Les hommes d’autrefois, comme les hommes contemporains, ont aspiré à la connaissance de vérités, dans le contexte de leur existence, celui de leurs préoccupations, de leur milieu de vie et avec les moyens dont ils disposaient. L’idée qu’on a de la science change avec le temps et les forces dominantes. Que nous le voulions ou non, nous avons même hérité de traces des tâtonnements ancestraux ; mais est-il besoin de céder à la mode de l’ésotérisme ? Or nous assistons à un retour de l’occulte. Serait-ce une revanche de la pensée magique sur la raison ? On constate un mélange de charlatanisme et de sincère quête spirituelle. Effet de mode qui permet à des malins de se construire une fortune en tout cas. Retour de l’irrationnel, de l’impénétrable, de l’ésotérisme ou plutôt du dévoiement de traditions philosophiques et spirituelles millénaires. Il faut dire que les religions traditionnelles et autrefois dominantes ont perdu du terrain et que les adeptes du secret et des pratiques magico-initiatiques prennent l’espace délaissé, surtout que les périodes de crise sont propices aux inventions débridées. Et comme beaucoup de gens s’y adonnent on évite d’apparaître ringard en allant vers l’Orient chercher de l’inspiration : Feng shui, Reiki...On essaie aussi d’aller encore au-delà en transformant le passé. A cela s’ajoute une civilisation standardisée. Le gadget sur la voiture pour se distinguer n’obtient pas le même effet qu’un secret. Le secret peut donner l’impression d’être au dessus des autres, à défaut de pouvoir maîtriser sa propre existence.

Les sciences hermétiques sont intimement liées. Distinguons cependant astrologie, alchimie et théurgie. L’astrologie décrit un modèle qui veut donner les formules permettant de relier l’homme au monde qui l’entoure et qui est en lui. L’alchimie (de l’arabe ‘al kimiya’) définit les procédures qui doivent aboutir à la transformation du minéral et du végétal voire de l’homme, en tout cas pour obtenir l’or, donc la puissance. La théurgie détermine les énergies divines et ses moyens matériels d’action, il s’agit de rechercher une coopération, une co-création entre l’homme et Dieu ; on pense pouvoir invoquer les puissances surnaturelles pour atteindre Dieu. Les secrets des nombres entrent en jeu dans la « Merkabah » de l’Antiquité et la « Kabbale » du Moyen Age. Mais il ne s’agit pas de « sorcellerie ». Si la Mésopotamie fut la terre de prédilection de l’astrologie, l’Egypte fut celle de l’alchimie.

Les Mésopotamiens se reconnaissaient un dieu attaché à leur personne ; son nom apparaissait dans l’identité du fidèle ; il en allait de même pour les cités. De là une multitude de dieux ; par contre pas de fétichisme, d’animisme, ni de totémisme ou de zoolâtrie comme en Egypte. Si un animal est représenté comme le taureau ailé à face humaine, c’est qu’il représente un ‘génie’ protecteur. Les cornes du taureau ne sont qu’un symbole de pouvoir. Par contre les divinités ont des figures et des comportements humains ; ils ont besoin d’une habitation, le temple. On leur sert des menus variés et diététiques avec des honneurs et des rites si précis qu’ils réclament une quarantaine d’experts aux fonctions sacerdotales.

Le fidèle s’adresse à ces spécialistes moyennant rétribution. Dans les temples, devins et magiciens se tiennent au service du roi comme du peuple. En effet, il convient de se protéger de toutes sortes de pièges, de maléfices, du matin au soir. Il y a par exemple les « Sept », démons commandant à une troupe de sorciers dont l’une des armes est la maladie. Il faut donc en déjouer les mauvais tours et maléfices qu’ils placent partout, jusque dans le dernier trou de souris et même dans les virages de la route. Il est nécessaire en conséquence de réciter d’interminables litanies ou se désenvoûter grâce à des figurines qu’on brûle ensuite. On utilise aussi de l’huile consacrée pour oindre les malades. La meilleure défense, c’est connu, réside dans l’initiative ; en ce cas de figure il faut découvrir les intentions des dieux et des esprits pour s’y soumettre à moindre frais ou bien pour esquiver le coup ou encore ne pas se lancer dans quelque opération qui pourrait être d’avance vouée à l’échec. ( Remarquez, de nos jours on multiplie sondages et études de marchés...) On consulte des devins qui ont noté sur des recueils spécialisés des phénomènes de « synchronicité », de coïncidence. Car le moindre détail peut se révéler déterminant.

L’objectif revient à identifier la bonne suite d’événements dans laquelle on risque de s’insérer ; pour cela on utilise tous les signes possibles, venus des songes en particulier, ou des gestes de l’entourage humain ou animal, le vol des oiseaux, le frémissement de l’eau. On peut également provoquer des incidences en mélangeant l’huile et l’eau ou surtout en examinant le foie d’un animal sacrifié (hépatoscopie), ce qui, d’ailleurs, a permis une connaissance très poussée de cet organe. En même temps, certains dieux sont associés aux astres. L’observation du firmament n’en a été que plus minutieuse. Prévoir une éclipse c’est déjà se protéger d’une menace. La destinée humaine dépend de la position respective des astres au moment de la naissance. Tout est important : hautes eaux et étiages des fleuves, victoire, défaite, maladie. Un bon observateur qui se respecte se doit de parvenir à tout pressentir et, surtout s’il est magicien, prêtre ou s’il a un brin de connaissance de l’âme humaine, indiquer la voie juste en toutes circonstances. Mais tout peut dégénérer, dans la Rome du début de notre ère, alors que l’influence de la religion mésopotamienne était devenue insignifiante, on désignait sous le terme de « Chaldéens » les charlatans qui singeaient ces pratiques aux dépens des naïfs.

Et pourtant, de façon ténue, on avait débouché sur des connaissances utiles. Dans le domaine médical, en même temps que les passes magiques, l’officiant administrait des médicaments à base de végétaux, de minéraux, d’urine, de cendres ou d’huile. On a retrouvé un document d’astronomie de Babylone datant de 1600 d’avant notre Ere ; il énumère des étoiles, des constellations, des prévisions d’éclipses. De là à passer à l’annonce d’épidémies, de guerres, le pas est vite sauté lorsque l’une ou l’autre expérience réitérée en a donné l’idée ? L’astrologie est sœur jumelle de l’astronomie. A Babylone les préoccupations principales concernaient des événements d’intérêt collectif. La préoccupation était d’ajuster les deux calendriers lunaires et solaires. Les observateurs ont jalonné la route du soleil avec des repères connus : étoiles brillantes ou groupes d’étoiles : la division en 12 signes est attestée au moins en 500 A.C. Les astres servaient aux devins mais l’observation des étoiles a vu naître un calendrier précis et utile aux historiens. Et comme ils se servaient des mathématiques, ils ont mis au point le système sexagésimal dont nous avons encore les traces dans notre division en 12 heures et en 60 minutes. Les Mésopotamiens se sont donné un système de poids et mesures valable et pouvaient même résoudre des problèmes du deuxième et troisième degré, mais ils étaient si fortement fixés sur les inventaires qu’ils n’ont pas su ‘abstraire’ au point de parvenir à un degré scientifique réel.

En ce qui concerne l’alchimie, un chercheur français en a fait une approche intéressante à la fin du XIXème siècle ; il s’agit de Marcelin BERTHELOT, chimiste et politicien, qui a écrit une « Etude de la Chimie des Anciens et du Moyen Age ». (On peut d’ailleurs la trouver sur Internet.) Berthelot s’appuie sur les textes anciens relativement nombreux et particulièrement sur le « Papyrus de Leide ». Malheureusement, alors que l’alchimie à pris naissance en Egypte et que le rêve de la transmutation des métaux y apparaît en premier, le document qui, d’après les chroniqueurs, aurait été l’un des plus anciens traitant de l’argent et de l’or, a été brûlé sur l’ordre de l’Empereur Dioclétien vers 290 de notre Ere, « afin qu’ils ne puissent s’enrichir par cet art et en tirer la source de richesses qui leur permissent de se révolter contre les Romains. » De plus, le droit romain demande la destruction des livres magiques, ce qui a conduit à la destruction de beaucoup d’ouvrages ‘scientifiques’ durant le Moyen Age. Mais le hasard a voulu qu’un papyrus, support des comptes d’un artisan faussaire et d’un magicien charlatan, fut conservé dans une momie.

Ce papyrus nous renseigne sur les procédés des anciens pour fabriquer des alliages ainsi que sur leurs préjugés relativement à la puissance de l’homme sur al nature ; il est intéressant d’y retrouver aussi des correspondances avec des textes grecs. En tout cas on voit que des individus fabriquaient des recettes frauduleuses, destinées à tromper les autres par de simples apparences et qu’ils se prenaient pour des gens sérieux à l’aide de rites mystérieux. Si le Papyrus X est purement alchimique, le Papyrus V est spécialement magique. Il contient des formules magiques, des philtres, incantations et divinations, pour procurer des songes par exemple. Les incantations sont emplies de formules barbares ou de réminiscences de textes chaldéens. Exemple : ainsi, ce refrain traduit d’une tablette en cunéiforme :

« Esprit du ciel, souviens toi Esprit de la Terre, souviens toi. » qui a inspiré : « Les portes du ciel sont ouvertes Les portes de la Terre sont ouvertes La route de la mer est ouverte La route des fleuves est ouverte... ... Mon esprit a été entendu par l’esprit du ciel Mon esprit a été entendu par l’esprit de la terre ...

On découvre également des noms juifs comme Jao. Sabaoth. Adonaï. Abraham. Abraxa. Apparaît aussi l’importance de l’anneau magique dont la pierre porte la figure du serpent qui se mord la queue (on l’appelle « Ouroboros ») . Cet anneau procure gloire, puissance, richesse, tout comme celui du mythe de Gygès en Anatolie. Le chiffre 7 joue un rôle prépondérant (C’est le nombre correspondant aux lettres constituant le nom de Dieu.) Et l’on y trouve aussi le nom d’Agathodemon, divinité « au nom magique de laquelle la terre accourt, l’enfer est troublé, les fleuves, la mer, les lacs, les fontaines sont frappés de congélation, les roches se brisent ; divinité dont le ciel est la tête, l’éther le corps, la terre les pieds et que l’océan environne. » Mais il est fort intéressant de noter en plus des noms restés dans notre botanique : « œil de bœuf, dent de lion, langue de chien, sang de dragon, sang de l’œil (anagallès) » et en chimie « semence de Vénus » pour la fleur de cuivre, « bile de serpent » pour le mercure, « Osiris » pour le plomb, « lait de vache noire » pour le mercure tiré du soufre, « sang de moucheron » pour l’eau d’alabastron...L’efficacité de l’or, le plus parfait des corps, contre les maléfices et la maladie est un vieux préjugé. An Moyen Age on a cherché par toutes sortes de moyens d’obtenir cet « aurus potabile », l’or buvable.

Mais si vous vous sentez des dons d’alchimiste, vous pouvez tenter de reconstituer la substance sacrée des Egyptiens, le ‘Kyphi’. C’est un mystère mais on en a déduit certains ingrédients grâce à la recette de l’encre mystique : 4 drachmes de ‘misy’, 2 drachmes de ‘couperose verte’, 2 drachmes de ‘noix de Galle’, 3 drachmes de gomme et n’oubliez pas les 4 drachmes de la ‘substance Z’.

On apprend aussi qu’on attribue à Moïse (le légendaire ou un homonyme de pacotille ?) un livre de magie, livre sacré, appelé ‘Monas’. Pour les gnostiques, Monas était le grand dieu ignoré dont le nom en lui seul passait pour avoir des vertus magiques : il rendait invisible, attirait la femme vers l’homme, chassait les démons, guérissait les convulsions, arrêtait les serpents et même parvenait à calmer la colère des rois. On l’appelait aussi ‘Ogdoade’, nom formé de sept lettres, de même qu’il y a sept planètes divines associées chacune à une plante et un parfum.

Et si les pyramides vous intriguent, laissez vous étonner par les chiffres. S’il est bien exact que l’une d’entre elles mesure au total à la base 36526 pouces, si vous prenez 100 pouces par jour, vous tombez sur 364 jours et un quart. Si, à présent, vous multipliez la hauteur de cette même pyramide, à savoir 5 819 pouces, par 1 milliard, vous obtenez la véritable distance de la Terre au Soleil. Vous me direz qu’il paraît difficile de bien définir la limite de l’enveloppe extérieure du Soleil jusqu’où va la mesure, mais c’est justement ce qui permet de faire juste dans le mystérieux et, de là, mieux que les astronomes.

Pourtant, n’y aurait-il pas un ésotérisme sérieux, un support qui permette d’organiser ses recherches, une gymnastique de l’esprit ? Pythagore, Leibniz, Goethe et même Newton s’en sont inspiré. Leur intuition leur disait que la nature renferme une harmonie universelle, qu’il existe des correspondances entre le microcosme (l’être humain) et le macrocosme (l’univers) et qu’on peut en détecter des traces par des méthodes tenant de l’alchimie, de l’astrologie, de la méditation. Pythagore affirmait que les nombres régissent la nature, suivi par Aristote, Lucien de Samothrace puis par Porphyre et par Proclus dit Diadochus à l’Ere chrétienne. Au temps des bâtisseurs des cathédrales les compagnons concevaient la géométrie comme une écriture divine. Paracelse traitait le corps humain comme un miroir du cosmos. Mais comme les intellectuels ne sont pas toujours au goût les différents pouvoirs, ce n’est pas sans danger comme en firent l’expérience Pic de la Mirandole, pour avoir voulu jeter un regard chrétien sur la kabbale ou encore Giordano Bruno, brûlé vif. Il n’est pas étonnant que cela ait poussé à la constitution d’associations plus ou moins secrètes.

Au XIXème siècle, au temps romantiques on a confondu spiritisme et ésotérisme : le but était de faire tourner les tables ; mais ensuite on est passé de la théosophie à l’anthroposophie de Rudolf Steiner, exemple montrant qu’il ne faut pas prendre tous ces phénomènes à la légère tant ils peuvent être dévoyés et se révéler nuisibles. L’être humain a un esprit d’enchantement, certes, mais il y a des lendemains qui déchantent...Et il est parfois difficile de dévoiler les charlatans lorsque la foule en est enchantée, manipulée par la télévision et même la présence d’un ministre populaire sur le plateau comme on l’a vu en Allemagne. Pour l’esprit magique, des volontés insaisissables habitent et dirigent le monde ; il faut s’efforcer de les infléchir. Pour les scientifiques, des lois inflexibles, immuables, expliquent la marche du monde et, à notre époque c’est ce qu’on voudrait reconnaître, ce qui n’empêche que toute notre préhistoire se révèle en nous au moindre détail, par exemple lorsque nous disons : « tonnerre de Zeus, ce feu ne ‘veut’ pas prendre, cette pluie ne va-t- pas s’arrêter ? Il n’est pas facile de nous rendre à l’évidence que nous sommes limités, fragiles ; alors, comme le dit le proverbe persan : « il est plus facile de dire que le puits est trop profond que de mesurer sa corde au risque de constater qu’elle est trop courte ».

Bibliographie :

- Aux Presses Universitaires de France « Histoire générale des civilisations » Tome I.
- BERTHELOT Pierre-Eugène-Marcellin, Les Origines de l’alchimie (1885) et Introduction à l’étude de la chimie des Anciens et du Moyen Age (1889).
- BRUNAUX Jean-Louis, Les Druides. Des philosophes chez les barbares, Seuil 2006.

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