La terre est pleine de gens compétents et capables. Et pourtant, beaucoup d’entre eux ne réussissent pas dans leurs entreprises ou leurs relations. Une des causes relève de leur manque de maîtrise des règles élémentaires de la communication : de l’art de faire admettre leurs idées par les autres. Pourtant, publicistes, politiciens et commerciaux les connaissent. Les principes dont ces derniers font usages sont connus et représentent les règles séculaires de la manipulation. Par contre, nombreux ceux qui, las de ne pouvoir se faire entendre ou comprendre, baissent les bras et rejettent la responsabilité de leurs échecs sur les autres.
On comprend alors le nombre de gens mécontents de leur sort et qui ont perdu confiance en eux. Ils se réduisent à attendre que d’autres viennent les prendre par la main pour leur dire ce qu’ils doivent penser, croire et acheter : ils se livrent pieds et poings liés aux manœuvres manipulatrices les plus diverses. Et l’on entend souvent : « halte à la manipulation et aux manipulateurs ; les images de la télévision nous manipulent ! » A cela, un défunt prêtre, qui fut mon professeur de latin autrefois, par ailleurs très féru ès arts et collectionneur de millions d’images, répondait : « Vous vous sentez manipulés, c’est bien fait pour vous ! Apprenez à décoder la construction des images, des séquences d’images, tout comme vous le faites avec un texte ; apprenez à vous observer mutuellement et commencez par vous-mêmes ! »
Or un jour, longtemps après, n’ayant pu ni su comment persuader mon épouse que tourner dans un grand magasin, lorsqu’on a rien à y acheter, était une perte de (mon) temps, je promenais mon ennui et aboutis vers un stand de livres à bon marché et fit semblant de m’y intéresser pour donner une contenance à mon ennui, lorsque mon regard fut attiré par un ouvrage de faible épaisseur dont le titre me parut contenir une solution à ma situation d’échec évident : „ Manipulieren - aber richtig . Die acht Gesetze der Menschenbeeinflussung“. Joseph Kirschner (Knaur). (« Manipuler, mais judicieusement. Huit règles à suivre pour influencer son prochain »)
Il faut croire que l’intuition féminine a de fortes antennes car je n’eus pas le temps d’ apprendre par cœur toutes les recettes de ce livret... Mais par la suite il m’est arrivé de les essayer, avec des succès, mitigés certes, mais des succès tout de même. J’ai trouvé là une application, certes très utilitariste, de la pensée de Pascal sur le « roseau pensant ». C’est déjà un succès que de se donner la peine d’analyser les raisons d’un échec. Reste ensuite à s’exercer à partir de règles simples et éprouvées ; l’enfant qui apprend à marcher se tient aussi à ce qui lui paraît solide.
Evidemment, le mot « manipuler » est d’emblée choquant dans la mesure où il sous-entend une volonté d’aliéner la liberté de ses congénères par des subterfuges où la malhonnêteté fait assaut de compétences avec la ruse, dans le but de ‘posséder’ gogos et gens simples. Pourtant, c’est bien la même pratique si l’on dit : « manœuvrer, par les moyens à disposition, pour trouver la place qui vous revient dans la société, en évitant des conflits superflus ». Exemple : vous êtes commerçant ; entre une cliente ; vous reconnaissez en elle la conductrice qui vous a fait une queue de poisson récemment, allez-vous lui faire une remarque désobligeante pour la faire fuir, ou bien un sourire engageant pour que le contenu de son porte-monnaie passe dans votre caisse ? Vous montrez bonne figure malgré tout : ce n’est pas sincère.
J’ai par la suite parcouru quelques ouvrages sur la communication ou sur la signification de nos gestes ou de nos comportements, mais je reviens irrémédiablement à ces quelques règles de base rapportées par ce petit ouvrage et que d’aucun traiteront de simplistes mais qui peuvent être utiles à nous autres, magiciens, qui ne trouvons pas toujours les meilleures conditions de mise en valeur de notre art. Ces règles sont au nombre de huit, chiffre auquel on peut donner une valeur magique si on l’écrit à l’horizontale : on peut expérimenter ces huit règles et les développer à l’infini...
Mais enfin, face à qui mettons nous en œuvre ces moyens pour trouver notre place ? Qui est dans la course ? Ce ne sont pas des ‘ennemis’ forcément, ce sont peut-être des êtres chers mais, choquant ou pas, néanmoins des adversaires, des concurrents. Eux aussi, tout autant que nous, utilisent les moyens à leur disposition pour s’assurer la position la meilleure...
REGLE PREMIERE : admettre que nous avons des concurrents et "qui" ils sont.
Nous en avons six catégories de personnes qui peuvent nous faire face ( ad àßversaire ) : 1-Le sexe opposé 2-Tous ceux qui peuvent faire obstacle à notre avancement ou à la prise en considération de notre personne. 3-Les autorités et tous ceux qui font usage à leur profit d’une forme d’autorité. 4-La société dans laquelle nous vivons . 5-Les médias. 6-La famille. Que fait un amoureux ? Cherche-t-il à montrer les pires aspects de sa personnalité ? Il va tenter de montrer à l’être cher tout ce qui peut le rendre ‘aimable’ ( Les critères de valeur des uns et des autres ne sont naturellement pas les mêmes .) Mais que fait la vendeuse de tomates sur le marché ? Expose-t-elle les tomates écrasées ? Quel but poursuit la star qui se fait remodeler telle ou telle partie de son corps ? Comment tel politicien s’y prend-il pour qu’on parle de lui ? Telle réclame se situe plutôt sur la page de droite ou sur celle de gauche ? Combien de fois se répète-t-elle dans le même magazine ? Allons-nous agiter le poing au nez du gendarme qui nous demande nos papiers ? Il est donc important de bien savoir à qui nous avons à faire.
Face à face n°1 : le sexe opposé. C’est l’autre, ou moi ; qui des deux sera le plus habile ? Vous désirez lui en imposer, faire sa conquête ? Que se passe-t-il si le coup de foudre ne se produit que dans un sens ? Dans le quotidien, deux personnes qui s’aiment essaient de faire passer chacun leur point de vue ; les méthodes sont évidemment diverses selon le sexe. Malheureusement la guérilla peut déboucher sur une bataille généralisée si les partenaires ne parviennent pas à maîtriser les règles de la « manipulation », soit pour discerner celles dont ils sont l’objet, soit pour employer celles dont ils ont besoin. Ou alors l’un des deux renonce. ( Cela peut se produire par faiblesse mais aussi par le choix conscient d’une façon de vivre recommandée par une philosophie ou une religion.) On peut se demander si la multiplicité des divorces ne viendrait pas de ce qu’on ne sache pas admettre que la vie commune de deux êtres humains est imprégnée de la peine qu’on se donne pour ne pas être rangé « derrière » l’autre. Quand on admet cet état de faits, plus besoin n’est de se vexer et d’ouvrir les hostilités quand le partenaire emploie une manœuvre manipulatrice ; par contre il convient de reprendre la balle au bond et d’allumer un contre-feu, afin d’aboutir à un compromis. L’idéal est de na pas réagir à une attaque par une contre-attaque, mais de trouver le geste qui va désarmer l’adversaire sans violence.
Face à face n°2 : ceux qui jouent un rôle quant à notre ‘avancement’. Nous cherchons en permanence à progresser ( gagner plus, avancer professionnellement ou socialement...) Mais il y a toujours quelqu’un sur notre chemin, soit qu’il se mette en travers, soit qu’il pourrait nous être utile et ne le fait pas. Qui sont ici nos ‘adversaires’ ? D’abord, la personne qui détient la position que nous convoitons ; ensuite, la personne qui est au même rang que nous ; enfin, la personne qui a le pouvoir de décision sur l’accès à la marche supérieure que nous cherchons à atteindre. Compter sur la seule ‘aura’ de ses qualités pour être reconnu ne mène pas loin. Il importe d’être actif et de mettre en pratique la connaissance des règles pour se faire reconnaître.
Face à face n°3 : ceux qui exercent une autorité à nos yeux ; les plus marquants sont : Les parents - Les supérieurs hiérarchiques - Celui qui est plus fort - L’Etat et ceux qui prétendent l’incarner - Les spécialistes de toute nature - La Majorité - Ceux qui ont des titres . Toutes ces personnes se cachent derrière un statut qui en impose. Votre voisin gendarme est-il le même lorsqu’à la maison il tente d’accéder à la télécommande de la télévision à l’heure du match ou lorsqu’il est sous l’uniforme derrières les jumelles radar ; il n’a évidemment pas le même statut . Est-il plus efficace dans le second cas, c’est une autre paire de manches. Mais que faire face à l’abus d’un statut ?
On peut se donner soi-même un statut et l’utiliser ;
On peut aussi utiliser des méthodes afin de neutraliser l’avantage statutaire de l’adversaire.
Je n’aurais sans doute pas maîtrisé de la même façon l’aventure suivante sans la lecture de Joseph Kirschner. Entrant avec ma voiture dans la bonne ville de Beaune, je stoppe au feu qui précède le boulevard circulaire et là, boum, choc arrière, cris des enfants...La conductrice responsable se précipite vers moi, l’air très courroucé alors que je m’attendais à la voir penaude, voire repentante et comme elle élève la voix, je lui demande de faire un constat, bien qu’aucun dégât n’ait été visible. (Statut de la mégère contre statut du bon droit). La jeune dame va prendre son sac et exhibe alors une carte barrée de bleu, blanc et rouge. « Je fais partie de la brigade des mineurs à Paris » dit-elle d’un ton supérieur. Ma réaction amusa les enfants de façon durable. Je priai ma fille d’appeler sur sa ligne directe Madame la Sous-Préfète afin de l’aviser de notre retard...L’affaire fut vite réglée, statut contre statut. Derrière chaque autorité se cache un être humain avec ses aspirations et surtout ses faiblesses, donc susceptible d’être désarçonné par l’une des pratiques de la manipulation.
Face à face n°4 : la société, le groupe dans lequel nous vivons.
Pourquoi de belles et puissantes voitures, de luxueuses réceptions, des bijoux étincelants et des produits cosmétiques ruineux, des yachts, des demeures gigantesques, des baignoires en cristal à robinetterie en or ou tout simplement le bronzage total exhibé à la reprise du travail ? Chacun tente d’en imposer à l’autre, mais également d’imposer son comportement à l’autre, par besoin de sécurité. Si tout le monde fait comme moi, je ne me trompe pas...Nous sommes bombardés de représentations qui sont décrétées comme ‘modèles’ (le ventre plat...La croquette pour le chien ...) Nous recevons la promesse d’une récompense ( avec le parfum x.y.z. toutes les femmes vont enfin vous distinguer ...) Et lorsque le comportement est intégré, on vous donne en exemple pour conquérir de nouveaux adeptes. ( Vous payez une assurance et elle colle de la réclame à votre vitre ; vous démarchez gratis !)
Que faire ?
Décider soi-même jusqu’à quel point on accepte de jouer ce jeu.
Ne plus se laisser manipuler à l’avantage des autres mais utiliser leurs méthodes à notre avantage.
Face à face n°5 : les médias. Plein de gens choisissent, découvrent et arrangent les informations qu’ils veulent nous faire accepter, par exemple la publicité. L’on connaît depuis longtemps les cinq facteurs décisifs de vente : 1-Attirer l’attention de l’acheteur potentiel 2-Lui montrer un avantage pour lui. 3-Prouver cet avantage 4-Eveiller l’envie d’utiliser cet avantage 5-Pousser l’acheteur à agir et peu importe qu’il ait besoin du produit en question.
Mais l’ensemble des médias a le chic de se créer le statut d’une autorité omnisciente. Et de fait, ils ont toujours raison jusqu’au jour où nous décidons de vérifier ce qui est bien pour nous. En conséquence, il faut toujours chercher à voir la différence entre le produit et sa valeur pour nous ainsi que son contenu et ce qui est vanté en lui.
Face à face n°6 : la famille. Si vous trouvez exagéré de considérer la famille comme adversaire, observez donc un jeune enfant qui quémande une barre de chocolat près de sa mère et qui essuie un refus. Que fait-il ? Il va se plaindre près de son père des misères dont il est l’objet. Et si le père vient à céder n’y aura -t-il pas des adversaires en présence ? Même les enfants usent de ce vieux principe défini chez les Romains « Diviser pour régner ». Quoi de plus naturel que de chercher à maîtriser les règles de la manipulation ?