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SOUVENIR D’UN PRESTIDIGITATEUR EN TOURNÉE / Le match de billard

Extrait de la revue L’Illusionniste, N°1 de janvier 1902.

Malgré que mon histoire se passe en Gascogne, ce n’est pas une gasconnade : je me suis fait un devoir de ne publier que des sujets vécus. Tout en racontant les petites gaietés de ma profession il est loin de ma pensée de vouloir attaquer la bonne réputation de mes confrères ; trop jaloux de mon art pour faire supposer qu’il existe de mauvais garçons dans notre corporation.

Le fait dont j’ai le plaisir de vous entretenir se passe dans une petite sous-préfecture du pays de Gascogne où je me proposais d’illusionner les bons naturels qui me feraient l’honneur d’assister à ma représentation. Il m’est arrivé, comme le dit si spirituellement mon ami Raynaly, de m’illusionner moi-même. Le résultat de mes nombreuses tournées m’a forcé d’avoir, comme le pêcheur malheureux, l’illusion des truites.

Arrivé le matin dans la charmante petite ville de X... sur laquelle j’avais d’excellents tuyaux, je me disposais à prendre d’assaut le « Café du Commerce » ainsi nommé parce qu’il n’y a pas de clientèle commerçante (encore une illusion). La place était prise, les affiches posées non par un confrère mais par un monsieur qui annonçait pour le soir même un grand match de billard. Après d’amères réflexions je me dis : « C’est pas le même truc que le mien, je donnerai ma séance demain, » Je retenais donc une chambre à l’Hôtel du Cheval Blanc. À ce sujet vous avez probablement fait cette remarque, à nous qui avons la prétention de ne faire voir que du bleu, nos maîtres d’hôtel nous en montrent de toutes les couleurs : cheval blanc, rouge, noir, voir même gris. A noter que ces différents titres n’influencent guère notre esprit sur la note à payer sauf si le titre est précédé du mot « grand ».

Je me proposais d’aller passer la soirée au café pour assister au match de billard, non par enthousiasme pour ce noble jeu, mais, plutôt pour constater le résultat rémunérateur qui seul devait me décider à donner ma représentation le lendemain.

Après avoir diné en compagnie de quelques voyageurs, toulousains et bordelais pour la plupart, je quittai l’hôtel pour me rendre au café avec quelques-uns de ces Messieurs auxquels j’avais négligé de dire ma profession et cela pour deux raisons : si l’on avait proposé une partie de manille et que le hasard m’eut fait fait gagner on aurait pu m’accuser d’avoir triché ; dans le cas contraire si j’avais perdu j’eus été sujet à blague ou traité de maladroit.

Nous entrons donc au café. Après avoir été gratifiée d’un gracieux sourire de la part de la caissière, charmante brune au regard provocant, nous prîmes place près du comptoir. Inutile de vous dire que ma première pensée fut de chercher du regard cette émule du célèbre Vignaud. Le hasard l’avait placé près de moi : c’était un gros homme à la figure remplie de bonhommie, ayant plutôt l’air d’un vigneron que d’un Vignaud. Près de lui, trois bouteilles de Bordeaux ; l’une des trois débouchée, il en dégustait un verre ; les deux autres portaient chacune passée en collier une étiquette portant ces mots premier prix, deuxième prix.

Il était huit heures et demie. Le café était presque comble de spectateurs et de clients lorsque l’artiste, permettez-moi de l’appeler ainsi, agita pour commencer sa séance une toute petite clochette formant tout son baguage. Il commença par le petit boniment suivant :

« Messieurs, je vais avoir l’honneur de vous offrir un match de billard ; sans formuler ici aucune critique sur Messieurs les professeurs, qui, comme moi, donnent des séances où le public n’est admis que pour voir et apprécier leurs coups plus ou moins fantaisistes, moi, Messieurs, je me propose de faire valoir et applaudir les meilleurs joueurs de votre localité. Permettez-moi de solliciter le bienveillant concours des plus forts amateurs d’entre vous pour former deux équipes qui joueront en deux cents points. Un match final aura lieu entre les vainqueurs qui joueront également en deux cents points. ».

Les noms s’entre croisent : M. un tel, un tel, un tel, crie t-on de toutes parts. Et les amateurs nommés par le suffrage de leurs concitoyens déclinent cet honneur. Mais en bon enfant le directeur du match les prie de bien vouloir accepter, qu’il leur en sera reconnaissant. Les deux camps formés la partie commence. La chose, ne m’eût été que d’un intérêt médiocre, Le plus plaisant pour moi c’était le savoir faire de l’artiste qui réclamait, pour les joueurs, appréciés du public, des applaudissements.

Les premiers deux cents points finis la deuxième série commence ; aux derniers points joués on fait une fête aux deux vainqueurs légèrement gênés par cette ovation. Notre artiste en profite pour aller saluer sa bouteille de vin. Après en avoir absorbé un bon verre, le visage radieux comme un homme heureux du devoir accompli, il reprend sa clochette pour annoncer que la partie sera reprise dans un instant pour le grand prix du match.

« Je vais profiter de ces quelques minutes de repos pour vous présenter ma petite tombola. L’importance de cette soirée, les éléments qui la composent m’autoriseraient à vous demander de quatre à cinq francs par personne. Je serai plus modeste dans ma rémunération. Monsieur le chef de l’établissement a bien voulu contribuer aux frais de nôtre-représentation en offrant deux bouteilles de vieux Bordeaux pour les vainqueurs et un magnifique punch mis en tombola à mon bénéfice. Le prix du billet est fixé à un franc, vous êtes prié, Messieurs, d’y faire bon accueil ! »

Eh bien ! nous avons tous marché ! voir même aux enchères. Au total une recette de soixante francs chiffre très appréciable dans un café du Midi. La tombola finie la soirée est reprise, toujours par les clients amateurs, les deux cents points terminés après une ovation assez prolongée, notre artiste se dirige du côté des deux bouteilles, donne la première au grand vainqueur, le félicite, lui serre la main et réclame pour lui de nouveaux applaudissements. Il remet la deuxième au vaincu en lui disant avec, presque, des larmes dans la voix : « Honneur au courage malheureux. » II était près de minuit, nous attendions les fameux coups du maître, lorsque ce dernier nous annonça que la soirée était finie. Un spectateur de lui répondre : « Et vous, Monsieur, vous ne jouez donc pas ?... : Moi... répond notre homme, je n’ai de ma vie joué au billard !.... »

Agosta Meynier.

Auteur : Sébastien BAZOU


Mise à jour effectuée le : 13 novembre 2012.
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ISSN attribué par la Bibliothèque nationale de France : ISSN 2276-3341

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