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Richard III, Loyaulté me lie

Théâtre de l’Union (Limoges, janvier 2016).

D’après William Shakespeare, un spectacle de Jean Lambert-wild, Elodie Bordas, Lorenzo Malaguerra, Gérald Garutti, Jean-Luc Therminarias et Stéphane Blanquet, mis en scène par Jean Lambert-wild, Lorenzo Malaguerra et Gérald Garutti.

Ce Richard III qui est aussi le troisième de la saison avant celui d’Ivon van Hove dont nous vous parlerons demain, est une adaptation, une lecture tout à fait personnelle, signée Gérald Garutti et Jean Lambert-wild qui joue aussi Richard.

Deux acteurs, vingt-et-une scènes et quelque deux heures : Jean Lambert-wild est Richard et son double féminin, Elodie Bordas, jouent les autres personnages féminins ou masculins. Ainsi, un clown blanc, en pyjama bleu à rayures des années cinquante, avec belle fraise blanche comme dans les tableaux de Velasquez, s’adresse aux femmes qui peuplent la pièce. La vielle Margaret, puis Lady Anne qu’il arrive à séduire dans un célèbre et joli tour de passe-passe rhétorique, après avoir revendiqué le meurtre de son père et de son mari, puis sa mère, la Duchesse d’York bouleversée par la volonté de pouvoir de son fils, et Elisabeth, sa belle-mère. Cela se passe devant une sorte de baraque foraine, revue par Stéphane Blanquet, avec trois loges que l’on peut fermer à volonté par des rideaux rouges. Il y a un carrousel de bouches dont les lèvres des fils de la reine Elisabeth, peintes sur neuf roues tournantes s’animent grâce à un effet stroboscopique.

Quant à Clarence, frère de Richard, son visage s’anime, lui aussi mais sur une grosse baudruche, grâce à un logiciel d’une étonnante précision. Et Richard le tuera d’un coup de canif dans la dite baudruche. Mais les enfants de Clarence que Richard va faire exécuter sans scrupule, sont, eux, juste des marionnettes un peu grossières que l’on anime grâce à un système de poulies. Couverts de sang, ces petits mannequins nous semblent encore plus émouvants que de véritables enfants, et auraient sûrement séduit le grand Tadeusz Kantor.

Quant à Edouard et au duc d’York, ici figurés par de grosses et dérisoires barbes-à-papa où sont projetés leurs visages, ils rejoindront vite les poubelles de l’histoire. Et le personnage d’Hastings, lui, se résume à une pauvre sculpture éclatant en paillettes métalliques rouges, qui meurt d’un seul coup de gros maillet sur cet appareil de fête foraine avec lequel les jeunes gens mesuraient leur force. Et d’où sort Richard, définitivement gagnant.

On l’aura compris : ces séquences imaginées par cette bande de complices, nient le théâtre pour mieux le faire renaître. Entre un artisanat qui a toujours été celui de la scène depuis longtemps en Europe et ailleurs : maquillages souvent outrés, paillettes, illusions d’optique, trappes et machineries diverses, rideaux rouges et dorures, fils, poulies, rideaux que l’on fait fonctionner à la main, fumigènes, et d’un autre côté, effets visuels simples mais issus des technologies électroniques les plus pointues. Jean Lambert-wild a toujours été fasciné par la magie, et on comprend qu’il ait voulu associer tous ces éléments pour constituer un spectacle d’aujourd’hui. Histoire de dire l’Histoire et les mésaventures tragi-comiques de ceux que fascine le pouvoir absolu, où ils entraînent tout un peuple avec eux dans le malheur. Mais où on peut voir ici, sans hésitation, une réflexion sur le théâtre.

Richard est là pour exterminer au plus vite tous les personnages qui peuvent, à un titre ou à un autre, lui barrer la route du pouvoir. Et c’est un des aspects que le spectacle privilégie. Il y a une scène fabuleuse où il tire, avec un pistolet-mitrailleur de pacotille, sur des ballons qu’il crève un par un, avec un délice évident ou quand il joue au jeu de massacre avec des répliques de sa propre tête. On aura rarement exprimé la folie meurtrière d’un personnage avec un tel souci de la métaphore visuelle qui devient ici avec bonheur le plus souvent un outil théâtral comme dans la peinture occidentale depuis l’époque classique, bien mis en valeur par la musique et les sons de Jean-Luc Therminarias.

Aux meilleurs moments, on sent chez cet histrion de Richard, capable de réparties inouïes, un authentique sadisme et une volonté d’aller jusqu’au bout de ses pulsions autodestructrices. Il y a du terrorisme avant la lettre chez cet homme assoiffé de mal pour atteindre une véritable pureté… Même en clown blanc dérisoire, dont on oublie vite les costumes et maquillage… Tout se passe comme si Richard, en voulant disparaître, conscient de son destin, voulait aussi que tout disparaisse avec lui. Pour se venger, mal-aimé qu’il a été de sa mère, pour compenser son infirmité et le regard sans pitiés des autres, et dans un souci de se parler d’abord à soi-même pour mieux régler ses comptes avec autrui. Richard rêve finalement du pouvoir absolu, en sachant, comble du nihilisme, qu’il n’en fera rien et en mourra. Et quand il réclame un cheval contre son royaume, cela ressemble au cri de désespoir d’un homme qui n’y croit même plus, et se sait tout près de la tombe… Magnifique image finale : volant déjà dans les nuées, Richard III, dernier roi de la dynastie des Plantagenêt tué dans une guerre, assiste à ses propres funérailles qui ont eu lieu, après analyse ADN de son squelette, en mars 2015, et dont on voit en arrière-plan les images filmées.

Cette adaptation/lecture très personnelle même si le spectacle est le fruit d’un collectif, mené jusqu’à son terme avec détermination, respire rigueur du travail bien fait et intelligence scénique. Mais la qualité première de ce spectacle est d’entendre comme rarement ce texte fabuleux. Même si, trop long, il a dû être abrégé : « Idiote qui te laisse fléchir, femme futile et versatile », se dit cyniquement Richard, seul après sa rencontre avec Elisabeth. Et, quand il parle de petits-enfants, il a cette phrase extraordinaire : « Ils sont comme vos enfants, juste un cran en dessous, de votre métal, même, de votre propre sang. » Il faudrait citer aussi ces mots où il fait preuve d’une belle lucidité : « Et si je meurs, pas une âme n’aura pitié de moi. Eh, pourquoi en aurait-on, puisque moi-même, je ne trouve en moi-même aucune pitié pour moi-même ». Avec cette accumulation étonnante de myself dans le texte ! On oubliera, au tout début, une accumulation de dentales pas très heureuse…

Grâce à un jeu de répliques entre Jean Lambert-wild, et Elodie Bordas au grand professionnalisme et capable de passer d’un rôle et d’un costume à l’autre, avec une grande maestria. Lui, interprète Richard et des spectres, et elle, les autres personnages, hommes ou femmes. Et ce jeu de ping-pong fonctionne bien, sauf à de rares moments, quand le texte est moins clair.

Aux chapitres des bémols : les peintures de la baraque de foire par Stéphane Blanquet, pas vraiment réussies, qui ont de plus, tendance à « bouffer » les personnages quand ils se trouvent devant. Par ailleurs, le texte n’est pas toujours évident, parfois longuet, et pour qui n’a jamais lu ou vu Richard III, où on peut se perdre dans ce foisonnement de personnages. Si l’on y emmène de jeunes lycéens, mieux vaudrait déminer le terrain avant…

Et, mais cela s’arrangera, la balance des micros H.F. dont on se demande bien à quoi ils servent vraiment, qui était encore assez approximative donc fatigante à la troisième représentation. Mais pari réussi : ce Richard III, sans doute plutôt destiné à un public de connaisseurs, est un des plus originaux et des plus forts que l’on ait pu voir depuis longtemps.

- Source : Le Théâtre du Blog.

Crédits Photos : Tristan Jeanne-Valès. Tous les documents et archives sont proposés sauf avis contraire des ayant-droits, et dans ce cas seraient retirés.

Auteur : Philippe du VIGNAL


Mise à jour effectuée le : 9 février 2016.
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ISSN attribué par la Bibliothèque nationale de France : ISSN 2276-3341

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