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Patrice THIBAUD / COCORICO

Théâtre du Rond-Point (Paris, 5 juin 2012).

Cocorico, écriture, mise en scène de Patrice Thibaud, musique de Philippe Leygnac, co-mise en scène de Susy Firth et Michèle Guigon.

Jean-Michel Ribes a eu raison de reprendre le premier spectacle de Patrice Thibaud qu’il avait créé au Théâtre National de Chaillot en 2008. Ce comédien des Deschiens (Jérôme Deschamps et Macha Makeieff) avait ensuite monté Jungles en 2011 mais où l’on ne retrouvait pas toute la verve et tout le comique gestuel de Cocorico.

« Il est, dit-il, aujourd’hui nécessaire pour moi de revenir à l’essentiel : le mime. Le geste avant la parole, un retour au premier langage au moyen de communication originel, compris de tous, universel. Il sera la base de ce spectacle. Par le langage du corps, il s’agit d’éviter le superflu, de suggérer plutôt que de montrer, d’évoquer plutôt que d’affirmer. De laisser libre cours à l’imaginaire du spectateur, en lui donnant l’espace suffisant pour lui permettre de compléter la proposition et d’y apporter ses propres images, sa propre sensibilité ».

Cocorico, disons-le tout de suite, a les qualités d’un grand spectacle comique que ne possédait pas Jungles qui, faute de combustible comique et de véritable direction d’acteurs, tournait en boucle et s’essoufflait rapidement. Ici, rien sur le plateau, sinon un pauvre piano droit dont on voit les marteaux, quelques accessoires, et trois châssis en plastique translucide qui serviront de paravent, voire d’écran pour ombres à la fin. Patrice Thibaud, la cinquantaine, grand et baraqué, arrive seul, avec une grosse valise noire à roulettes, l’ouvre et en extirpe d’une main un petit bonhomme maigrichon, le regard en extase, habillé d’une veste trop courte et aussi muet que lui. Le ton est donné et le public, vite emballé, leur fait tout de suite un triomphe.

C’est le genre de gags aussi simple qu’efficace. C’est un peu Don Quichotte et Sancho Pancha à l’envers et sans paroles. Mais aussi, et surtout, les très fameux Hardy, le gros et puissant Hardy, et Laurel, le petit et tout maigre. Deux acteurs prodigieux qui surent passer sans difficultés du cinéma muet au parlant, ce qui n’était pas évident à l’époque et témoignait d’une solide maîtrise gestuelle…

Le spectacle repose sur ces deux bêtes de scène que sont Patrice Thibaud, et son complice depuis plusieurs années, Philippe Leygnac, naïf ébahi, excellent pianiste, voire percussionniste et trompettiste qui va rythmer tout au long du spectacle leurs folles aventures. Leurs personnages n’ont même pas de nom puisqu’il n’y a pas de langage. Ce sont évidemment des insociables, ce qu’avait déjà bien repéré Bergson, quand il s’agit de comique.

Déjà chez Deschamps, l’identité était niée, puisque on appelait les personnages par leur nom de comédiens… Intimidations et rebuffades du gros qui maltraite le maigre, lequel ne se défend pas si mal que cela. Patrice Thibaud mime tout, y compris un perroquet sur un manche à balai en guise de perchoir. C’est le plus souvent brillantissime, et il y a du Louis de Funès dans l’air. Et du Grock aussi, non pas avec un petit violon mais avec, cette fois, une petite guitare verte aussi ridicule. Sans doute Thibaud en fait-il beaucoup : yeux exorbités, grimaces, tics en tout genre mais comme c’est d’une étonnante précision, et comme le corps est ici engagé tout entier, la machine à gags fonctionne à plein régime. Grâce aussi à Philippe Leygnac qui possède une remarquable maîtrise corporelle et qui s’impose vite, même s’il est souvent au piano. Ridicule, chétif, souvent bafoué, il résiste et a donc le beau rôle. Il y a du Buster Keaton chez lui, par exemple, dans sa façon de déplier son corps ou de s’allonger sur le piano…Le mélange de solennel et de familier et cette dégradation permanente qui est à la base de tout comique déclenche aussitôt les rires du public. C’est parfois gros mais cela fonctionne au quart de tour. Quel que soit l’âge, et ma petite voisine de dix ans éclatait de rire sans arrêt.

Sans Leygnac, point de Thibaud, et sans Thibaud, pas de Leygnac ! C’est le principe même à la fois très simple et à l’alchimie bien compliquée, de tout duo comique, quelle qu’en soit la composition. Et il en faut du temps, de l’intelligence scénique, et du travail, et des répétitions, mais aussi des erreurs de tir pour arriver à mettre au point une telle complicité de jeu et une telle mécanique gestuelle où rien mais absolument rien n’est en force ni laissé au hasard.

Tout fonctionne doucement, sans à-coups, comme une mécanique bien huilée. Il y a même un moment plein de grâce et émouvant où, grâce à un petit et rapide bricolage, le piano devient presque un clavecin. Ce Cocorico a quelque chose à la fois d’enfantin, où le dérisoire et le burlesque sont en phase avec quelque chose de plus profond, à la limite d’une certaine tristesse qui n’oserait pas dire son nom. Par exemple, à la fin, dans ce remarquable mime de deux oies en ombres chinoises. Comme une sorte de modèle réduit de l’humanité, en proie aux pièges de la vie. On sait toute l’importance donnée à la redécouverte du corps dans l’art contemporain. Ce qu’affirment ici, au théâtre, Patrice Thibaud et Philippe Leygnac, ce n’est plus le mode la présentation classique du corps en scène mais une affirmation du corps comme un objet en soi, une sorte de micro évènement où l’on évite soigneusement toute esthétisation, comme pour mieux affirmer une vie brute. Ce n’est sans doute pas pour rien qu’à plusieurs reprises, ils miment des animaux, en particulier, le coq et le perroquet…

La mise en scène des trois compères : Patrice Thibaud, Susy Firth et Michèle Guigon est de grande qualité sans que l’on sache quelle est la responsabilité de chacun dans l’affaire, mais, mise à part une fausse fin après laquelle le spectacle ronronne un peu, il n’y a aucune rupture de rythme, ce qui est peut-être le plus difficile à maîtriser dans ce genre de spectacle muet. La France déborde de comiques qui parlent beaucoup sans vraiment rien dire ; le couple Thibaud-Leygnac, lui, ne parle pas ou si peu mais, en 85 minutes, dit beaucoup de choses, et non des moindres… Et les enfants rient autant que les parents !

- Source : Le Théâtre du Blog.

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Auteur : Philippe du VIGNAL


Mise à jour effectuée le : 11 juillet 2012.
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