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PROPRIETE LITTERAIRE

Extrait de la Gazette Nationale ou le Moniteur Universel, N° 9, dimanche 9 janvier 1791.

Vous rappelez-vous, Monsieur, ce que pensait Montesquieu (1689 – 1755) des compilateurs ? « Vous êtes un habile homme, dit-il à l’un d’eux. Vous venez dans ma bibliothèque, vous mettez en haut les livres qui sont en bas, et en bas les livres qui sont en haut : c’est un beau chef-d’œuvre ! »

Vous trouverez la citation heureuse quand vous saurez qu’il s’agit d’une compilation appelée bibliothèque d’un homme public, où l’on s’est avisé de réimprimer à vingt pages près un écrit que j’ai publié, au mois de mars 1789, sous le titre De l’autorité de Montesquieu. Il paraît qu’au temps des Lettres persanes on ne compilait encore que les passages et les morceaux des auteurs. Tout se perfectionne, aujourd’hui on prend un livre tout entier. J’ignore quel est le droit des gens en fait de compilation, mais s’il autorise un homme à vendre à son profit le fruit des veilles d’un autre, c’est à peu près le droit naturel d’un corsaire de Tunis, qui n’a que la peine de croiser à quinze lieues du port pour confisquer au passage la porcelaine qu’un commerçant de Marseille a passé deux ans à rapporter de la Chine. Encore si le compilateur dont il s’agit s’était contenté de brocanter mon livre pour son compte

Les lois de la propriété littéraire ne sont point encore faites. Ne pouvant me plaindre que devant sa délicatesse, je me serais tu pour ne pas perdre les frais de la plainte, mais il commence par me défigurer puis il me tympanise. C’est pitié de voir comment il tronque mes chapitres, comment il accouple la tête d’un morceau avec la queue d’un autre, comment il confond tout, glissant les notes dans le texte, jetant le texte dans les notes, comment il me découd, me disloque en supprimant les arguments mis en tête des chapitres, quoique ces titres soient des transitions indispensables dans cette méthode. C’est là ce qu’il appelle une analyse. Il espérait apparemment qu’en voyant ma progéniture si ridiculement travestie je ne la reconnaîtrais pas, ou n’oserais la réclamer.

C’est ce qui serait peut-être arrivé, sans les petites notes aristocratiques par lesquelles le compilateur prétend me combattre et défendre Montesquieu, et qui font voir seulement qu’il n’a compris ni Montesquieu ni moi. J’avais essayé dans cet écrit de dissiper tout le système fantastique des pouvoirs intermédiaires, de mettre à nu ce corps monstrueux de l’ancien droit français, qui non seulement n’était point une constitution, mais offrait en tous sens l’inverse d’une constitution, d’après les principes mêmes de Montesquieu. Par là je désarmais d’avance l’aristocratie d’un bouclier presque sacré. Cette doctrine est devenue depuis celle de l’Assemblée nationale et de la nation même, mais elle n’est pas celle du bibliothécaire. Il ne veut pas non plus qu’elle devienne celle de son homme public. Il semble lui dire : " Voici un ouvrage bon pour moi parce que je vous le vends ; mauvais pour vous parce que je pense autrement."

Par exemple, j’avais témoigne mon indignation contre l’inégalité, la différence des peines, l’horrible et absurde privilège qui faisait que le même crime pouvait laisser un héritage d’illustration aux familles nobles, et d’infamie aux familles plébéiennes. L’annotateur dit ingénument que ce privilège n’était absurde que parce que les nobles sont devenus insensibles au véritable honneur. (Cet honneur monarchique que Montesquieu lui-même appelle faux honneur.) Voilà un échantillon des sublimes remarques par lesquelles il tient son homme public en garde contre ma dangereuse doctrine. On a lieu d’être surpris de voir le nom de M. de Condorcet et de M. Chapelier à la tête d’un pareil magasin. A la vérité, le premier n’y a fourni que quelques pages ; le second n’en a peut-être pas lu le titre, et chacun d’eux, sans doute, chasserait cette bibliothèque de la sienne si elle se soutenait sur ce ton. Mais le public croit tout, et ces noms-là se vendent bien.

Pour moi, Monsieur, qui me propose de donner de mon ouvrage sur Montesquieu une édition expurgée d’une foule de détails éphémères, et enrichie d’un commentaire plus complet de l’Esprit des Lois, je n’ai pu me voir, sans un peu d’humeur, réimprimé, tronqué, mutilé, et surtout aussi maladroitement critiqué. J’espère, Monsieur, que vous voudrez bien donner place à cette réclamation. Je me doute que le compilateur me dira qu’il m’a fait le même honneur qu’on a fait si souvent à tant de morts illustres, à tant d’auteurs anciens. A quoi je répondrai que je suis infiniment moderne, très peu illustre, et pas assez mort pour ne pas sentir qu’on me pille, et qu’on me coupe bras et jambes.

GROUVELLE.

Auteur : Collectif Artefake


Mise à jour effectuée le : 31 mars 2011.
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ISSN attribué par la Bibliothèque nationale de France : ISSN 2276-3341

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