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PARIS ET LES ESCAMOTEURS

par Richard Raczynski.

Temps de lecture : 10 min

Extrait du livre Un tour du Monde de la Magie et des illusionnistes, qui retrace, au travers de 747 notices, les magiciens, les lieux, le vocabulaire inhérent à la pratique de l’illusionnisme ; en retraçant les parcours souvent atypiques des artistes connus ou tombés dans l’oubli au gré des siècles.

Notice sur la ville de Paris

Un lieu privilégié au regard de la scène magique.

Paris : « (…) Paris, où se trouvent les escamoteurs les plus adroits du monde ». (Gabriel Jouard, in Des Monstruosités et bizarreries de la Nature, Paris, 1807).

Que prévoit la loi française, et quelles sont les prérogatives de la Préfecture de police en matière d’encadrement et de réglementation, s’agissant des artistes de rue, et plus spécifiquement des escamoteurs parisiens. Dès 1791, une ordonnance reprise et complétée en 1817 stipulait : « Tout individu qui voudra se livrer à l’exercice de la profession de Saltimbanque, bateleur, escamoteur, joueur d’orgue, musicien ambulant ou chanteur, devra en faire la demande au préfet, en joignant à sa pétition un certificat de bonne vie et de mœurs, délivré par le commissaire de police ou le maire de la commune où il sera domicilié ». (Victor Alexis Désiré Dalloz, Armand Dalloz, Henri Thiercelin, Répertoire méthodique et alphabétique de législation, Vol. 44, Voie Publique, p. 166, 1863).

Puis la loi se fera plus précise : « (…) La classe entière des saltimbanques, ce qui comprend les baladins, bateleurs, escamoteurs, faiseurs de tours, joueurs d’orgues, musiciens ambulants a été aussi l’objet des dispositions réglementaires de la police de Paris. (Ordonnance de police du 14 décembre 1831).

« Art. 1. Toutes les permissions de saltimbanques (…) Escamoteurs, ambulants et faiseurs de tours sur la voie publique, qui ont été délivrées jusqu’à ce jour par la préfecture de police, sont révoquées et annulées sans exception, à cumuler du 1er janvier prochain.

Art. 2. Tout individu qui, passé cette époque, sera trouvé sur la voie publique exerçant l’un des dits métiers, sans pouvoir justifier d’une nouvelle permission délivrée par nous, sera conduit devant les officiers de police, pour être interrogé et poursuivi, s’il y a lieu, devant les tribunaux compétents ».

Lithographie de Pasquier de Morett (1812)

Un second paragraphe nous renseigne sur les lieux généralement tolérés : « Les individus se livrant à toutes les professions ci-dessus mentionnées ne pourront s’arrêter ni stationner dans la ville de Paris que sur les emplacements dont la désignation suit, savoir :
- Sur le boulevard de l’Hôpital.
- À la montagne Sainte-Geneviève, devant le marché des Carmes.
- À la place Saint-Sulpice ».

(In Jurisprudence générale : Répertoire méthodique et alphabétique de législation, par Victor Alexis Désiré Dalloz, pp. 508-512, Paris, 1848).

La géographie du Paris des illusionnistes

En recoupant des témoignages d’auteurs et des documents administratifs, il est donc possible de se faire une idée de l’offre magique parisienne entre le XVIIIe et le XIXe siècle. Ces extraits montrent une magie accessible depuis de nombreux quartiers qui semble quasi-permanente. Peut-on imaginer des escamoteurs dans tous les arrondissements ? Probablement, à en juger par la confession d’un retraité, recueilli par le critique littéraire, érudit du « vieux Paris », Victor Fournel (1829-1894, in Ce qu’on voit dans les rues de Paris, p. 187, 1857) : « (…) Je me jetai sur une autre branche de la magie, science pour laquelle j’ai toujours eu beaucoup de penchant. J’achetai d’un confrère enrichi, qui rentrait dans la vie privée, un attirail complet d’escamoteur, qui ne me coûta pas cher, et, pendant trois ans, je plantai successivement ma tente sur toutes les places et dans tous les carrefours de Paris ».

Ce même récit met en lumière les gains des escamoteurs, provenant en partie de la vente de livrets, toujours en fin de programme, censés expliquer les tours. Ce maillage dans l’univers urbain semble placer adroitement le magicien aux points névralgiques : « (…) Qui se font bateleurs et acrobates, qui trafiquent de leur art comme les vendeurs du temple, ou en jouent comme l’escamoteur du carrefour ». (Armand de Pontmartin 1811-1890, Or et clinquant, p. 283, 1859).

lithographie de Morner.

La Place de la Bourse : « (…) Sur chaque place de Paris, l’escamotage est à la mode ; à la Bourse voyez Damis ». (E. Dupaty, dans son poème L’Escamotage, in L. Castel, Nouvelle anthologie, ou choix de chansons anciennes et modernes. Vol. 2, p. 315, Paris, 1828).

La Place Vendôme, citée par l’écrivain Jean-Pierre Arthur Bernard : « (…) Parmi les types, on trouve aussi les escamoteurs, les illusionnistes ». (In Les deux Paris, p.198, 2001). Cette évocation fait écho à la foire Saint Ovide qui se tenait place Louis XIV (future place Vendôme) à partir de 1764, puis place Louis XV (place de la Concorde) jusqu’en 1777.

Des baraques à vin se trouvaient Place de Grève mais aussi le long des quais du port du blé, de port Saint Paul : « (…) Ce port où le citadin voyait jadis aborder avec joie les dons de Cérès et toutes les denrées nécessaires à la vie d’un grand peuple est maintenant changé en un vaste cabaret ». (Louis-Sébastien Mercier, Paris pendant la Révolution : 1789-1798, ou le nouveau Paris, Vol. 2, p. 189, Paris, 1862).

La foire Saint Laurent débute en 1344 et se développe dans un périmètre délimité par l’enceinte de l’abbaye des frères de Saint-Lazare. Elle se déroulait au XVIIIe siècle, du 9 août au 29 septembre. La foire Saint-Laurent abandonnée, ce sont vers les boulevards du Nord à partir de 1775, que de nombreuses attractions foraines se regroupent : bateleurs, cafés, magiciens (in Paris pittoresque, Vol.1, p. 49, de Germain Sarrut, Paris, 1842). Le boulevard du Temple (futur boulevard du Crime) semble rassembler une grande partie de la profession : « (…) On y trouve encore les figures de Curtius, des phénomènes vivants, des escamoteurs, des géantes, des danseurs de corde ». (P. 103, in Les rues de Paris, 1844).

« (…) Sur le boulevard du Temple, le peuple est attiré chaque soir par les plaisanteries de Paillasse et les tours d’escamoteurs ». (François-Marie-Joseph Moronval in Le conducteur de l’étranger à Paris, p. 154, 1812).

« (…) On y voyait des escamoteurs, des joueurs de gobelets ; on y voyait des curiosités de toutes façons ; on y voyait la passion de Cléopâtre à côté de celle de Jésus-Christ ; on y voyait des nains, on y voyait des géants, on y voyait des hommes squelettes, des femmes qui pesaient huit cents livres » (C. Ladvocat, Paris ou Le livre des cent et un p.185, Stuttgart, 1832).

Non loin, toujours sur la rive droite, les quais de l’Arsenal (en bordure de la place de la Bastille) abritent des attractions : « (…) Çà et là aussi un escamoteur, le dernier des escamoteurs ! Partez, muscade ! Tout cela, à la fois paisible et fourmillant de gens, de garçons, de filles en bonnet ou têtes nues. C’est la promenade des faubouriens de Saint-Antoine, qui vont et viennent librement où s’élevait la prison que leurs grands pères ont détruite, et qui s’y installent par droit de conquête ». ( In Le guide de Paris par les principaux écrivains et artistes de la France, Paris, 1867).

Sur les Champs-Elysées vers 1820 : « (…) On rencontre des escamoteurs, des physiciens, des baladins et des charlatans de toute espèce ». (Girault de Saint-Fargeau, Les quarante-huit quartiers de Paris : biographie historique, p. 20, Paris, 1846). Observations corroborées dans l’ouvrage Paris et ses environs reproduits par le Daguerréotype, (p. 4, 1840).

Lithographie de Jean Henri Marlet (1818).

En descendant la plus célèbre avenue, on rencontre une autre enclave propice à l’expression des arts de la rue : « (…) Nous voulons parler de l’espace compris entre la place de la Concorde, le carré Marigny et les bords de la Seine. C’est là que donnent rendez-vous à la foule de promeneurs, et le saltimbanque qui a quitté les foires circonvoisines pour venir développer ses talents dans la capitale, et les phénomènes vivants qui viennent de faire l’admiration des différentes Cours de l’Europe, et les escamoteurs, physiciens » (Félix Mornand, La Vie de Paris, Paris, 1855). Ainsi la première concession sur l’actuel théâtre de Marigny (carré Marigny) fut accordée en 1835 à un physicien-prestidigitateur. En 1848 sur le même emplacement, une baraque dite Le Château d’enfer sous la direction du forain Lacaze programme des spectacles de « physique amusante, fantasmagorie et curiosité » qui deviendra en 1850 le pavillon Lacaze. (In Jules Martin, Nos artistes : Annuaire des théâtres et concerts, 1901-1902, Paris, 1901).

Les Tuileries et le Carrousel regroupaient avant le Second Empire des cabarets borgnes et des terrains vagues sur lesquels se dressaient des tréteaux d’escamoteurs (Léon de Lanzac de Laborie, Paris sous Napoléon, Paris, 1905).

Au milieu du Palais Royal, haut lieu de la prostitution, où s’érigent « des centaines de maisons à quatre étages de tripots », un cirque abrite des tables de jeux clandestins. La police décide alors de s’attaquer aux responsables de l’insécurité et pourchasse une bande composée d’illustres figures de la vie parisienne, parmi lesquelles « l’habile escamoteur Benoît Sinet » (in Chronique de Paris, janvier 1792, repris par Edmond et Jules Goncourt, in Histoire de la société française pendant la Révolution, Paris, 1889).

Toujours le long des quais, l’installation des forains se dessine sur l’actuel emplacement des bouquinistes, avec comme point d’orgue, le Pont-Neuf et dans son prolongement, le quai des Grands Augustins (voir notices sur Miette Père et Fils), comme le décrit Gérard de Nerval (in La bohème galante, p. 117, 1855) : « (…) Et s’écoulait avec lenteur d’un bout à l’autre du pont, arrêté du moindre obstacle, comme des glaçons que l’eau charrie, formant de place en place mille tournants et mille remous autour de quelques escamoteurs, chanteurs ou marchands prônant leurs denrées ».

Ce même Gérard de Nerval livre des précisions sur l’emplacement d’un magicien : « (…) C’était au centre d’une de ces petites plates-formes en demi-lune, surmontées naguère encore de boutiques en pierre, et qui formaient alors des espaces vides au-dessus de chaque pile du pont, et en dehors de la chaussée. Un escamoteur s’y était établi ; il avait dressé une table ». (Ibid).

Ce pont paraît symboliser à lui seul la magie : « (…) L’auteur (Voltaire) du Dictionnaire philosophique n’était qu’un adroit charlatan, jouant à la sagesse comme un escamoteur du Pont-Neuf joue aux muscades ». (Georges Touchard-Lafosse 1780-1847, in Chroniques pittoresques et critiques de l’Oeil de Bœuf, p. 385, 1845).

Non loin, à la fin du XVIIIe siècle, le Café des Muses sur le quai Voltaire proposait des tours de magie à ses consommateurs à l’instar du Café Olivier (sans rapport avec l’escamoteur du 1er Empire) rue Neuve des Petits-Champs, qui deviendra, lors de l’ouverture de la place Vendôme, la rue des Capucines. (Source : Luc Bihl-Willette, Des tavernes aux bistrots : histoire des cafés, p. 286, 1997 et Charles Lefeuve, Histoire de Paris rue par rue, maison par maison, 1875).

Dans le quartier Latin, le Waux-Hall situé dans l’enclos de la foire Saint Germain de l’architecte Lenoir ouvre le 3 avril 1770. « (…) On y voyait des escamoteurs, des danseurs de corde ». (Antony Béraud, P. Dufey, Dictionnaire historique de Paris, p. 662, Paris, 1828). L’endroit sera démoli en 1789.

Un second Waux-Hall d’hiver ouvre alors ses portes rue de Chartres (dans l’actuel XVIIIe arrondissement) servant aux réunions du Club des Étrangers jusqu’en 1791. Ce Waux-Hall devient le Panthéon avant d’être rebaptisé théâtre du Vaudeville.

La foire parisienne de Saint Germain débute en 1176, autour de l’abbaye de Saint Germain des Prés. Elle se tenait deux fois par an : de trois à cinq semaines à Pâques, puis du 3 février au dimanche des rameaux. Elle disparaît totalement en 1789. Cette foire fut le point central des représentations foraines : « (…) Les escamoteurs, les saltimbanques, les histrions de toute couleur et de tout étage y pullulaient ». (Horace Raisson 1798-1852, Histoire de la police de Paris, p. 70, Paris, 1844). À quelques centaines de mètres se déroula l’incendie du théâtre de l’Odéon, le 20 mars 1818, lors d’une représentation donnée par un « escamoteur inconnu » (p. 284, Ibid), dans une capitale gérée administrativement par le préfet Jules Anglès (1778-1828).

Bibliographie :
- J.B. Gouriet, Les Charlatans célèbres ou tableau historique des bateleurs, des baladins, des jongleurs, des bouffons, des opérateurs, des voltigeurs, des escamoteurs, des filous, des escrocs, des devins, des tireurs de carte, des diseurs de bonne aventure. Et généralement de tous les personnages qui se sont rendus célèbres dans les rues et sur les places publiques de Paris, depuis une haute antiquité jusqu’à nos jours (2e édition, Paris, Le Rouge, 1819).

A lire :
- Un tour du Monde de la Magie et des Illusionnistes de Richard Raczynski (Editions Dualpha, 2011).
- Deuxième tour du Monde de la Magie et des Illusionnistes de Richard Raczynski (Editions Dualpha, 2012).
- Troisième tour du Monde de la Magie et des Illusionnistes de Richard Raczynski (Editions Dualpha, 2013).
- L’escamoteur.
- Rêglementation sur les escamoteurs.
- Miette, l’escamoteur du Pont-Neuf.
- Hommages aux escamoteurs.

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Auteur : Sébastien BAZOU


Mise à jour effectuée le : 5 septembre 2013.
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