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NOTTE / Compagnie 14:20

CentQuatre (Paris, le 17 décembre 2011).

Conception et mise en scène : Raphaël Navarro et Clément Debailleul.

La salle remplie de spectateurs se plonge dans le noir, comme au commencement de n’importe quel spectacle. Une mise en condition symbolique, un rituel inéluctable et indispensable pour se couper, l’espace d’une représentation, de la réalité et accepter la fiction à venir (comme au cinéma).

Songe d’une nuit d’été

Dans Notte, le noir à une signification toute particulière ; il est le matériau et l’image de la nuit. Une nuit théâtrale et mystérieuse, qui va déployer ses clairs-obscurs au travers de différentes saynètes. Une nuit qui envahie la scène de sa profonde noirceur pour faire glisser le spectateur dans l’irréel au son lancinant des grillons.

Apesanteur

Le premier tableau nous montre une femme dansant avec une balle blanche au ralentie. La danseuse commence à jongler avec l’objet qui semble doué d’une étrange présence. En effet, petit à petit, la balle commence à léviter toute seule et la danseuse l’accompagne comme pour l’apprivoiser. Noir sur scène.

Lumière tamisée. Apparaît un homme à côté de la femme. Noir sur scène, puis apparition d’une chaise. L’homme marche vers elle au ralenti, puis s’assoit dessus. Apparaît en fond de scène, la femme assise sur une autre chaise. L’homme se lève et la chaise tombe sur le sol au ralenti, alors que la femme disparaît de sa chaise telle un hologramme. Noir sur scène.

Lumière tamisée. L’homme et la femme réapparaissent tous deux superposés sur la même chaise en fond de scène. Les deux corps n’en font plus qu’un dans un jeu sensuel, où successivement les vêtements mettent en lumière la chair et font disparaître l’humain sous sa matière inerte. Ce tableau, utilisant des techniques de superposition inspirées du Pepper’s Ghost, convoque la fantasmagorie. Le résultat est troublant et nous rappel les surimpressions photographiques du début du XXème siècle, ainsi que certains tableaux du peintre anglais Francis Bacon, l’esprit tourmenté en moins, la poésie en plus. Noir sur scène.

Lumière tamisée. La balle refait son apparition en lévitant toute seule en avant scène, avant qu’elle ne soit récupéré par la danseuse qui, d’un geste, la jette en l’air. Noir sur scène.

Lumière tamisée. L’homme apparaît à côté de la femme qui tient la balle. Celle-ci commence par s’éclairer comme une luciole. Au contact de cet astre mystérieux, l’homme est rejeté en arrière et se courbe au ralenti sur une jambe jusqu’à atteindre la position horizontale. Noir sur scène.

Cosmologie

Dans le noir apparaît la lumière de la balle qui vole dans les airs. Puis c’est l’apparition de deux autres « lucioles » qui sont manipulées par la jongleuse. L’homme refait une apparition furtive en fond de scène et disparaît très vite pour laisser la place au ballet hypnotique de ces balles lumineuses qui dessinent dans l’espace des formes géométriques et laissent derrière elles des traînés de lumière, telles des étoiles filantes. Très vite les balles se multiplient pour arriver à un compte de sept. Au final, une véritable constellation est manipulée à la manière du théâtre noir où les sphères blanches s’intercalent les unes entre les autres pour dessiner des formes serpentines et circulaires, mélange d’Action Painting et de cinéma expérimental. Tantôt peinture en mouvement, tantôt recherche visuelle et sonore.

Cette écriture lumineuse éphémère imprime la rétine du spectateur et le conditionne pour les expériences cinématiques à venir. Noir sur scène.

Ombres fulgurantes et corps invisibles

Lumière tamisée. La balle lumineuse enchaîne un ballet entre l’homme et la femme, passant de l’un à l’autre. Elle devient très vite fugace, attirée par le côté masculin. L’homme entame une danse en solo avec la balle devant un écran qui projette des gros plans fragmentés de la chorégraphie.

Sur la vidéo, les gestes s’accélèrent, tandis que sur scène, les mouvements se font plus coulés. L’écran devient blanc et la scène est plongée dans le noir, ce qui découpe la silhouette noir du danseur sur la surface immaculée de la toile. Commence alors tout un jeu sur les contrastes, au rythme saccadé du corps, qui subit comme des spasmes l’attraction de cette étrange balle lumineuse.

Le corps du danseur se contorsionne en effectuant une gestuelle inspirée de la danse Hip Hop et du Break Dance. Tel un pantin désarticulé, Aragorn Boulanger performe devant nous une extraordinaire chorégraphie au ralentie faite de fulgurances schizophréniques. Noir sur scène.

La scène s’ouvre sur la silhouette noire du danseur se détachant sur le fond blanc de l’écran telle une figure de théâtre d’ombre. Il part, ensuite, au ralenti côté cour tandis que la femme refait son apparition, au ralenti, côté jardin. Dans une belle mise en abyme, les deux corps jouent à disparaître et réapparaître en sortant et en entrant dans le champ de la scène sur fond de vidéo projetant les ombres des deux danseurs rejouant une autre chorégraphie.

L’homme-silhouette, s’avance au ralenti vers le public en effectuant un parcours géométrique de manière aléatoire. Il change de position lors des « noirs » effectifs de l’écran vidéo (quand les corps projetés remplissent tout le blanc). Ponctuellement, le danseur est prit de spasmes et se met à gesticuler de façon frénétique.

Cinétique, cinématique et hypnotisme

Plein feu sur scène et effet stroboscopique sur le corps du danseur qui se fond dans le décor et dans son ombre par un jeu de contraste noir/blanc réalisé grâce aux actions communes de la surface de l’écran et des projecteurs.

Grâce à l’extraordinaire travail de la lumière et de la vidéo piloté par Guillaume Lefebvre et à des déclencheurs manuels tenus dans chaque main, le danseur est raccord sur tous les tableaux, ce qui donne une impression extrêmement forte de fragmentation et de décomposition des mouvements comme dans un effet cinétique. Le côté graphique est aussi renforcé par une problématique cinématographique. Ce corps se métamorphose sous nos yeux et retrouve les origines de la décomposition du mouvement avec les recherches chronophotographiques de Marey et le zoopraxiscope de Muybridge. Il nous rappel également l’image de l’automate ; un corps qui se vide de sa substance et devient mécanique. A la silhouette du début répond la marionnette animée.

Une des images les plus saisissante du spectacle est peut-être celle où le danseur, tel un automate, répète à l’infini le même mouvement dans une succession « d’ouverture et de fermeture au noir ». Comme si le spectateur était en face d’un écran où le magnétoscope serait resté en position « Rewind-play ». Seule la bande magnétique peut transposer un rendu similaire. Le danseur « bug » comme une image mise sur pause et mal stabilisée.

Arrive le dénouement du spectacle et l’épuisement de cette figure poussée à bout. L’écran s’illumine de rouge pour signifier la fin et le corps de l’homme s’effondre sur scène. La femme vient à la rescousse. Les deux corps se relèvent et s’avancent doucement vers le public dans un effet stroboscopique, jusqu’à ce que la nuit reprenne ses droits et envahissent la salle.

Virtuosité et esthétisme

Il faut, tout d’abord, saluer la performance des deux interprètes de la pièce : Kim Huynh et Aragorn Boulanger. C’est grâce à leur énergie, à leur présence et à leur virtuosité que Notte emporte tout sur son passage. Kim Huynh, danseuse et autodidacte du jonglage et ancienne interprète de la Cie Jérôme Thomas, manipule les balles avec une grâce toute particulière. Quand à Aragorn Boulanger, autodidacte d’une danse imprégnée de culture Hip Hop, il transfigure le spectacle à lui tout seul. Véritable électron libre, rageur et électrique, il fait basculer la représentation dans une forme hypnotique fascinante, mettant son corps au service d’une expérience aussi bien physique et psychique qu’esthétique.

Notte est rempli de symboliques : un homme et une femme qui s’opposent et s’attirent comme le Ying et le Yang. Une scène composée par le noir et le blanc d’où ressort un point de couleur contrasté, telle la balle passant d’un camp à un autre, d’un sexe à un autre ; en négatif. L’espace et le temps qui se plient et se métamorphosent dans un jeu de contraste convoquant l’intimité des corps et le gigantisme de l’espace. Une lumière qui devient calligraphie et des corps qui se découpent en silhouettes. Dans la nuit, toutes les métamorphoses et les renaissances sont possibles !

Notte reprend certaines recherches déjà présentent dans les précédents spectacles de la compagnie 14:20 (Vibrations) et Solo(s). Ces pistes sont ici poussées dans leur retranchement comme une ultime variation. Notte est bien plus qu’un « simple » spectacle de magie nouvelle, qui « collerait » des effets magiques dans une structure prédéfinie. Bien au contraire, la magie et l’illusion interviennent le plus souvent grâce à des procédés purement scéniques (en particulier avec le travail de la lumière). « Les trucs » employés (lévitations et superpositions) se confondent magistralement dans la structure morcelée de la pièce. Une pièce d’orfèvrerie travaillée avec passion. Un hymne envoûtant à la rêverie et à la création, d’une liberté de ton et d’une fraîcheur salvatrice.

A lire :
- Le compte-rendu de Vibrations de la compagnie 14:20.

Crédit photos : Clément Debailleul, Compagnie 14:20.

Auteur : Sébastien BAZOU


Mise à jour effectuée le : 14 février 2013.
MENTIONS LEGALES :

ISSN attribué par la Bibliothèque nationale de France : ISSN 2276-3341

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