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MERYCISME OU SIMULATION ?

par Raymond Decary.

Si les observations relatives à la divination et à la sorcellerie sont déjà assez nombreuses à Madagascar, par contre, à notre connaissance du moins, il n’en a encore été faite aucune relative à la magie prise en son sens de prestidigitation. La monumentale ethnographie de Madagascar, par A. et G. Grandidier (1), dans son chapitre relatif à la magie, est muette sur la prestidigitation. L’ouvrage du Dr Cazeneuve (2) (3) ne fait mention non plus d’aucun cas de ce genre. Aussi l’observation qui va suivre nous paraît-elle spécialement mériter d’être rapportée.

En 1926, je me trouvais dans l’Ikongo (sud-est de Madagascar) ; c’est une région boisée, très montagneuse, habitée par la tribu encore peu évoluée des Tanala. Près de Fort Carnot, chef-lieu de ce district, habite un magicien fort réputé que me fit connaître le gouverneur indigène Mandimbilaza. Je ne saurais mieux faire que de recopier ici, dans tous ses détails, les parties de mon journal relatives aux deux séances auxquelles j’ai assisté.

Comme nous venions de partir, Mandimbilaza, montrant un indigène que nous allions croiser, me dit : « Ce Tanala est un magicien, il crache des serpents ». Aussitôt nous arrêtons l’homme en question et l’invitons à faire une démonstration de son savoir. Il retourne dans sa case, distante de trois ou quatre cents mètres, pour prendre les instruments nécessaires, et nous donne une représentation sur le chemin même où nous l’attendions. Devant lui sont placés un bol plein d’eau, d’une contenance d’un demi-litre environ, un petit tube en métal renfermant des amulettes qui ont, dit-il, le pouvoir d’opérer la transmutation des objets, et un morceau de verre de bouteille. Il avale alors deux brins d’herbe qu’il a cueillis sur le chemin, boit le contenu du bol, suce le « tube transformateur », et, recrachant une grande gorgée d’eau qu’il a pu faire remonter de son estomac, expectore un bout de fil sur lequel il tire. Le fil s’allonge ; une dizaine de mètres est ainsi dévidée, qui semble vraiment provenir — j’ai interrompu le dévidage pour examiner l’intérieur de la bouche — de l’œsophage.

« Deuxième expérience. Le magicien prend le morceau de verre, le broie entre ses dents et l’avale. Il absorbe un nouveau bol d’eau, suce le tube à amulettes, et rejette en une seule fois six boucles d’oreilles en métal doré... dont s’empare aussitôt la foule d’indigènes qui fait cercle autour de nous. « Mais les serpents ? » demandons nous. — « Ce soir je ne peux pas ; j’ai l’estomac plein d’eau ; ce sera pour demain. »

Le lendemain, fidèle à sa promesse, le magicien vient à Fort Carnot et complète sa démonstration. Le procédé employé est le même que celui de la veille : il avale une fleur, boit de l’eau en quantité, suce le tube d’amulettes et dans un grand hoquet, crache, avec une gerbe d’eau, un serpent vivant long de 35 centimètres. La chose est faite très vite et les spectateurs indigènes marquent une véritable épouvante. Le magicien recommence : fleur, eau et expectoration, en une seule fois, de deux petits caméléons, d’une longueur de 8 à 10 centimètres, bien vivants également.

La question qui se pose est celle de savoir si cet homme avale réellement d’avance, les objets qu’il rejette ensuite, ou si, au contraire, il se contente de les introduire dans sa bouche au moment où il suce le « tube transformateur ». Il est difficile d’admettre cette deuxième hypothèse. Je l’ai surveillé aussi minutieusement que possible, surtout le second jour ; je lui ai fait ouvrir la bouche après la succion du tube ; elle était vide. D’autre part, si les deux petits caméléons pouvaient, somme toute, être dissimulés dans la main, il n’en était pas de même du serpent, trop volumineux. Dans ces conditions, j’ai peine à croire à un simple tour de passe-passe.

Reste le mérycisme. On sait que c’est un phénomène qui se rapproche assez de la rumination chez les bovidés ; il consiste à faire remonter dans la bouche, consciemment ou non, les aliments déjà parvenus dans l’estomac. On peut supposer que notre Tanala, avant de se livrer en public à son exhibition, a avalé dans sa case, ou même seulement quelques minutes avant la séance, les objets qu’il doit régurgiter. Peut-être aussi a-t-il en même temps, s’il s’agit d’animaux vivants, absorbé une petite quantité d’eau qui doit être nécessaire pour les préserver de l’acidité de l’estomac. En public, il avale encore, de l’eau — tous les mérycistes agissent ainsi — puis expectore brusquement le tout à l’aide d’une forte contraction de l’estomac.

On remarquera cependant que, dans ses deux séries de démonstrations, il a fait chaque fois deux expériences : rejetant d’abord un fil, puis des boucles d’oreilles le premier jour ; un serpent, puis deux caméléons le second jour. Ceci laisserait supposer que, dans chaque série, il a pu choisir entre les objets préalablement avalés et les rejeter à volonté. Le fait a été constaté chez d’autres mérycistes, mais je ne saurais l’affirmer ici. J’ai négligé de demander d’avance à ce Tanala quels étaient les objets ou animaux qui allaient sortir de sa bouche.

Est-il- besoin d’ajouter que cet homme jouit d’une énorme réputation et passe pour un très grand sorcier dans tout l’Ikongo. Car, naturellement, les indigènes sont persuadés qu’il transforme à volonté les brins d’herbe, les feuilles ou les fleurs en objets variés ou en animaux vivants.

- Texte Magicien malgache, Mérycisme ou Simulation extrait des Bulletins et Mémoires de la Société d’anthropologie de Paris, VIII° Série, tome 1, fascicule 1-3, 1930.

Notes :
- (1) A. et G. Grandidier. Histoire physique, naturelle et politique de Madagascar. Vol. IV, Ethnographie de Madagascar.
- (2) Le Dr Cazeneuve était un prestidigitateur qui, venu à la cour de Tananarive, avait mis son art de médecin et de magicien au service de la politique. Il nous a laissé, de son séjour chez la reine Ranavalo, de curieux mémoires sous le titre : A la Cour de Madagascar, Magie et Diplomatie (Paris, 1896). Le Dr Cazeneuve, né en 1839, est mort à Toulouse en 1913.
- (3) Didier Puech nous informe que Cazeneuve s’était auto-proclamé "médecin particulier de la reine" à Madagascar (époque où il importait des médicaments de France, notamment la quinine qui venait d’être découverte).

Auteur : Sébastien BAZOU


Mise à jour effectuée le : 1er janvier 2013.
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