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MAN ON WIRE, LE FUNAMBULE

L’exploit de Philippe Petit.

Ce film documentaire (Oscar 2009 du meilleur documentaire), Philippe Petit l’a attendu pendant trente quatre ans. Ce n’est pourtant pas les propositions qui lui ont manquées ! Il a décliné une multitude d’offres parce qu’il exigeait un droit de regard sur les projets. Pour ce perfectionniste qui rêvait de réaliser un film à la Charlie Chaplin, la collaboration au projet de Man on Wire s’est faite naturellement. Le réalisateur James Marsh a fait, selon lui, du très bon travail en s’emparant de cette traversée légendaire. L’adjectif est faible car au visionnage de ce document, nous sommes saisis du début à la fin par une tension extraordinaire qui rend honneur à cette démarche émouvante et universelle.

James March a choisi de mêler des images d’archives inédites avec une reconstitution fictionnelle de certaines scènes extrêmement dépouillées. L’équilibre est miraculeux tant les images se fondent à merveille entre elles. Les images sont filmées pour l’occasion en un noir et blanc expressionniste. Elles sont d’une sobriété juste rappelant les films noirs américains, une référence comme un fil rouge qui accompagne tout le film. Par un montage astucieux, nous suivons parallèlement la construction du légendaire World Trade Center et la préparation « du coup ». Une mise en abyme extrêmement futée permet de confronter en une symbiose parfaite l’homme, le mythe et l’art.

Le film joue habilement sur deux sortes de nostalgies :

- La nostalgie communautaire des Twin Towers disparues à jamais lors des attentats d’Al Qaïda en 2001. Un véritable choc planétaire.

- La nostalgie individuelle procurée par cette équipe de « casseurs » qui a vécu une aventure forte, faite de joie et de tension.

Nous suivons donc la préparation de « ce coup » historique à travers le témoignage des différents protagonistes, amis, compères et complices. Tous réunis pour l’occasion, ils prennent la parole à tour de rôle pour donner leur vision de cette aventure humaine.

Une introduction est faite sur les précédentes traversées de Philippe Petit, à Notre-Dame et à Sydney. Cette silhouette qui danse avec la mort est observée par une foule médusée. Déjà, ce geste artistique, incroyable pour l’époque, est stupéfiant.

Le World Trade Center

Un bâtiment construit pour lui !

C’est dans la salle d’attente du dentiste que le jeune Petit découvre un article sur la future construction des tours jumelles. Il sait déjà qu’elles lui appartiennent, qu’un jour il les domptera, qu’un jour il les « mariera ». Les années passent et les bâtiments finissent par sortir de terre et sont inaugurés le 4 avril 1973. Le World Trade Center est un véritable symbole de la puissance américaine, une icône pour la ville de New York. Avec ses cent dix étages et ses quatre cents dix sept mètres de haut, c’est alors le plus grand bâtiment du monde.

Philippe Petit mettra six années à préparer, ce qu’on surnommera, le casse artistique du XXème siècle. Comme pour préparer une attaque de banque, il fera d’innombrables repérages seul ou en équipe. Il mettra tout en œuvre pour entrer clandestinement dans les bâtiments par exemple en se munissant de fausses cartes d’identités. Il prendra des photos et construira des maquettes. Il enchaînera les allers-retours Paris-New-York et choisira un coin retiré de la campagne française pour réaliser des essais « grandeur nature » dans une sorte de camp d’entraînement presque militaire.

Philippe Petit en repérage sur le plus haut toit du monde.

Il ne faut pas oublier que derrière le geste poétique de la démarche, il y a un véritable exploit technique. Philippe Petit est d’ailleurs considéré, à juste titre, comme un spécialiste mondial du montage de fil. La difficulté majeure était de tendre un câble entre les deux tours à 60 mètres de distance. Il a fallu réfléchir au mode d’attache, au choix des câbles et à leurs dispositions. Après un travail sur maquette, comme il en a l’habitude, Philippe Petit opte pour un système à deux haubans. Deux « cavaletti » sont attachés asymétriquement aux tours pour faire contre balancier et parer les éventuelles rafales de vent. Pour envoyer le câble sur la tour opposée, un arc et une flèche seront utilisés avec au bout un fil de nylon.

Philippe Petit restera des heures enfermé dans sa chambre, regardant des séries policières et des films de gangsters pour préparer son coup, tel un bandit prêt à braquer une banque. Le documentaire retranscrit magistralement une tension et un suspense dignes des plus grands films policiers.

Prévu, au départ, pour le trente juillet, le coup est abandonné pour cause d’imprévus. « Le viol » des deux tours, attendra le sept août 1974. Deux équipes sont constituées et entrent clandestinement dans chacune des deux tours, le six août au soir. Arrivé au cent quatrième étage, Philippe et son compère sont obligés de s’immobiliser pendant plusieurs heures pour éviter les gardiens. Dans une séquence de reconstitution, les deux hommes montent les dernières marches en ombres portées sur la musique de M le Maudit, en hommage à Fritz Lang. Ils parviennent enfin sur le toit de l’édifice en pleine nuit et peuvent observer les deux autres compères sur la tour d’en face. C’est alors une immense joie qui envahit Philippe Petit entremêlée d’espoir. Une étape est franchie. Place maintenant à la traversée.

Après l’installation du câble, arrive le temps de la traversée, le temps pour voir le monde autrement, sous une autre perspective. La tension est insoutenable. Dès que le funambule aura touché le câble, il ne pourra plus reculer. C’est le moment inévitable, le câble l’appelle et la (possible) mort est toute proche.

Philippe Petit se lance, tout le monde retient son souffle. Lors des premiers pas, il étudie le fil, il est concentré comme jamais. Il porte sur son visage un masque de concentration le faisant ressembler à un sphinx. Puis vient un moment magique et magnifique où le visage du funambule se métamorphose laissant place à un sourire de soulagement. Plus de crainte. Il a dompté le fil, et au-delà, le monument. Une énergie nouvelle s’empare de lui, et bravant la fatigue, il danse sur son fil. Il a rendez-vous avec la vie !

Moment éphémère et intemporel que cette silhouette minuscule observée d’en bas, qui marche sur les nuages, posée dans les airs et saluant la foule. La traversée durera quarante cinq minutes. Philippe Petit réalisera huit allers et retours, tout en narguant les policiers présents sur le toit.

A la question « pourquoi avez-vous fait cela ? » il répondra : « il n’y a pas de pourquoi ». Simplement, quelque chose de très beau et de mystérieux entre ces deux tours l’a appelé.

Cet exploit lui apportera une popularité extraordinaire, des offres alléchantes et des propositions commerciales qu’il se fera une joie de refuser. Pour cet homme singulier, l’art ne se monnaie pas et n’est pas fait pour être répété. Après le tourbillon médiatique, le funambule repartira comme il est arrivé : incognito, prêt à réaliser de nouveaux exploits poético-artistiques.

Le funambule : une figure universelle

Cet exploit hors du commun qui dépasse tout entendement, porte en lui-même sa légende. Ce fut, selon les mots de Philippe Petit, « un conte de fée, un festival de miracles et de circonstances heureuses ». C’est parce que la démarche poétique de l’artiste échappe à toute logique et à toute explication, qu’elle est universelle. Seule compte la beauté du geste, la valeur éphémère des choses qui transporte chacun de nous loin de la pesanteur terrestre. Suspendu à un fil tel un Icare des temps modernes qui veut s’affranchir des lois de la pesanteur, le funambule est cette figure symbolique, ce passeur entre deux mondes qui crée des liens avec les peuples. Il laisse derrière lui le passé pour se diriger vers le futur. Il est éminemment moderne car il refuse de se retourner, de faire demi tour. C’est un homme du renouveau, de la renaissance pour lequel chaque journée est une œuvre.

En s’inscrivant dans ces hauts lieux symboliques de l’architecture, il confronte son art poétique avec des monuments « monstrueux » qui magnifient sa démarche. L’aventure du World Trade Center est un aboutissement, un chemin de non retour qui a vu un homme s’asseoir, l’espace d’un moment, sur le plus haut toit du monde. Il rejoint ainsi la pure mythologie, celle d’Icare, d’Eole et d’Ariane et construit un moment d’éternité étrange et merveilleux.

Portrait de l’artiste par lui-même

En complément du document, Philippe Petit s’entretient pendant vingt cinq minutes en retraçant son parcours atypique, avec une pointe d’orgueil.

Cet autodidacte apprend la prestidigitation à l’âge de 6 ans en recevant une mallette de magie. Il présentera des petits spectacles après un long travail de répétition en solitaire, signe de sa soif de perfection.

De 6 à 16 ans il est confronté à différentes matières artistiques et sportives. Il s’initie au jonglage, au talent du pickpocket, au fleuret, à l’équitation et intègre une école d’Art.

Cette liberté artistique l’amène à s’intéresser à l’art funambulesque à l’âge de seize ans. Il considère dès lors la corde comme une matière vivante et noble, une sorte de scène où le ciel serait son théâtre. Un moyen poétique d’écrire dans le ciel.

Il essaye ensuite d’intégrer la famille du cirque. Les portes resteront fermées. Les idées du jeune Philippe ne sont pas en adéquation avec un plan de carrière propre aux artistes employés sous les chapiteaux.

Il s’oriente alors vers le cinéma, le théâtre, l’opéra et l’écriture dès l’âge de dix huit ans. Après s’être documenté pendant un an, il écrira ce qui deviendra Le Traité du Funambulisme, une référence mondiale. Il publiera en 2006, L’art du Pickpocket, un précis du vol à la tire ; une discipline qu’il pratiqua dans sa jeunesse, un art de vivre selon l’auteur qui exige une dextérité physique et psychologique digne d’un ballet.

C’est ensuite l’heure des grandes traversées sur un fil. D’abord au Grand Palais, puis au Palais des sports avant d’attaquer la cathédrale Notre-Dame de Paris en 1971. C’est ensuite au tour de Sydney en 1973 puis du World Trade Center en 1974. D’autres traversées suivront…

Dernière anecdote, Philippe Petit porte toujours sur lui une corde rouge, cette corde de magicien, objet symbolique pour l’artiste, qui lui permet de faire des tours de magie impromptus aux enfants mais aussi de leur apprendre à faire des nœuds. Cette corde qui, un jour peut être, lui sauvera la vie !

A voir :
- Man on Wire, Le funambule. DVD disponible chez TF1 vidéo.

A lire :
- Le Traité du funambulisme. Ed. Actes sud (1997).
- Un grand interview passionnant de Philippe Petit dans la Revue Imagik N° 32 et 33 de 2001.
- L’art du Pickpocket, précis du vol à la tire. Ed. Actes sud (2006).

Tous les documents et archives sont proposés sauf avis contraire des ayant-droits, et dans ce cas seraient retirés.

Auteur : Sébastien BAZOU


Mise à jour effectuée le : 20 septembre 2010.
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ISSN attribué par la Bibliothèque nationale de France : ISSN 2276-3341

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