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Ludor CITRIK / Qui sommes-je ?

Sous Chapiteau (Dijon le 24 avril 2013).

C’est le retour du « grand méchant clown », éternel provocateur et trublion de l’art clownesque. Cédric Paga fait un come back fracassant avec sa nouvelle création Qui sommes-Je ? - sous titrée Archéologie du devenir - créé en février 2012 au Prato à Lille. Il invite le spectateur à assister à la naissance d’un clown, à son éducation sociale et morale au travers d’expériences troublantes et extrêmes.

Note d’intention

L’idée est d’interroger non plus le savoir faire mais le savoir être, savoir au sens de saveur. Réduire, décroître, revenir à l’essentiel, aux phénomènes. L’envie d’explorer l’ontogenèse avec le clown a mûri, comme le désir de lui faire visiter les grandes étapes de notre développement, le zoo de notre humanité bruyante.

La scénographie

C’est dans l’agréable jardin de l’Arquebuse de Dijon que le chapiteau de l’association CirQ’ônflex s’est installé pour une semaine, le temps de son festival circassien annuel Prise de CirQ’ (la 5ème édition). L’accueil est sympathique, mais l’assise est abominable ! A peine le spectacle commencé que l’on a déjà mal aux fesses, aux jambes et au dos : une ergonomie parfaite… Nous prendrons notre mal en patience en examinant la scène.

Le plateau est délimité par du scotch blanc comme pour un terrain de jeu, sauf qu’ici, il s’agit plutôt d’une sorte de prison ou d’hôpital psychiatrique. Trois formes géométriques sont disposées à l’intérieur, en diagonal, représentant : un cercle, une croix et deux lignes parallèles. Au fond, à cour, descend une grande bâche en plastique transparent.

Les sept étapes de la structure narrative

Le spectacle est construit sur le modèle de toute construction morale établie suivant les codes séculaires de la société.

- La naissance
- L’apparition du référent-formateur-éducateur
- L’évolution du quatre pattes ; les limites du territoire
- La bipédie
- L’habit sociétal et les règles sociales
- L’essai de normalisation
- L’émancipation ou la conformation ?

1- La naissance

Une silhouette nue apparaît derrière la bâche en plastique. Elle respire fort et finit par tomber au sol. On découvre Ludor Citrik qui s’extirpe du plastique comme d’une chrysalide. Il scrute, à son orteil, une étiquette (comme à la morgue) avec écrit dessus « Inconnu ». A peine est-il né qu’il est déjà un clown abandonné, un Auguste sans identité.

2- L’apparition du référent-formateur-éducateur

Arrive l’éducateur sous les traits de Monsieur Loyal, costume gris et maquillage sombre derrière une paire de lunettes sans verres. Il place dans la bouche du clown une tétine en forme de faux nez renversé. Sous couvert de la bâche, le clown enfile une couche culotte. Il est prêt à subir toute une série de tests que l’on réserve aux nouveaux nés : mesure de la taille, examen de la bouche, des oreilles, etc.

Ludor Citrik est perdu et lance : « Où sont mes affaires ? Est-ce que je vais bientôt pouvoir sortir ? ».

3- L’évolution du quatre pattes ; les limites du territoire

Une fois le monsieur Loyal sorti, le clown examine l’espace. Il donne à manger (avec les poils de son torse) au pied mesureur qu’il prend pour un animal, puis courre autour du plateau en demandant « pourquoi il y a ça ? », désignant la délimitation au scotch… « C’est une frontière ? »

4- La bipédie et l’expérience du miroir

Il s’arrête tout à coup, dos au public, devant un miroir qui est placé sur son chemin par l’éducateur. Attiré par son double, Ludor Citrik lui parle : « Oh, mais t’es un vrai clown ! Montre moi ce que tu sais faire. » Il danse alors façon break dance devant la glace.

« Tu crains les chatouilles ? Mais on dirait que tu es enfermé…. Je vais t’aider à sortir… Regarde, on dirait que ça se décolle un peu (en essayant de soulever le bord de la glace). Va-y passe, qu’est-ce que tu fous ?... »

Puis, le clown s’aperçoit que son double n’est pas tout seul et qu’il y a des gens derrière lui. Il hurle : « Est-ce que vous arrivez à me voir ? Faites un signe. Je suis là pour vous aider. Vous aussi vous êtes prisonnier ? Il nous faudrait des outils pour sortir… un pied de biche par exemple… »

Cette séquence du miroir renverse subtilement la schizophrénie du clown et nous renvoie à notre propre folie. Le dispositif scénique marche à merveille. Dans une posture antithéâtrale, constamment dos au public, Ludor Citrik joue avec son image et la notre par transposition.

5- Les règles sociales et l’habit sociétal

L’éducateur revient et le clown essaye de se cacher derrière le pied mesureur qu’il prend pour une autruche ! Il se sent, d’un coup, fatigué et régresse petit à petit de la position debout à quatre pattes pour refaire le tour avec le monsieur Loyal tel un bébé.

Il essaye de se relever et crispe ses muscles qui se sont ramollis en rentrant le ventre comme un athlète.

L’éducateur lui demande de venir vers lui en faisant attention de ne pas dépasser « la ligne de discrétion ». « Bonjour, quelle est la formule ad hoc pour avoir ce gâteau ? », « J’ai faim Tintin ! » répond le clown. « Manifestez votre gratitude et vous aurez de quoi manger. » Ludor s’exécute comme un syndicaliste et obtient sa récompense.

Il commence à manger son biscuit en attaquant tous les côtés et le casse involontairement. Dépité, il essaye de recoller les morceaux, mais le casse encore un peu plus en multiples petits bouts qu’il distribue devant lui. Il effrite ensuite le tout et le met dans sa couche culotte, vidée de son coton. Il produit ensuite de la neige avec les cotons et fait une bataille de « boules de neige » avec le public dans la salle. Ludor continue de délirer avec tout son fatras, qui devient un amas de saleté, en se confectionnant une barbe avec le coton de sa couche.

L’éducateur revient vers lui et lui dit « MAL ! ». Il lui tape sur la main et lui remet sa tétine dans la bouche. Il lui donne ensuite la fessée, fesses à l’air ! Il l’enferme ensuite dans « un placard » symbolisé et délimité par un scotch dans un coin de l’espace. Après les excuses du clown, l’éducateur le libère et lui enfile une robe blanche.

Ludor ne se sent pas à l’aise avec cet « habit sociétal » et essaye de le retirer. Finalement il le garde et prend l’attitude d’une jeune femme, faisant semblant de marcher avec des talons (invisibles) et se déhanchant devant le miroir en parlant à son nouveau double : « Qu’est-ce que tu fais là ma cocotte, on dirait un sac à patates ! Ca, ça ne se fait plus ! » (en parlant des poils sous les bras et de la couche culotte)

Mettant sa couche, façon string, Ludor se dandine et « drague » son double en lui faisant des bisous, jusqu’à ce que le miroir lui tombe dessus et qu’il s’aperçoit qu’ « elle » n’est pas seule et que le public regarde ses ébats. Un renversement de situation troublant et presque gênant où le clown nous pousse à abuser de notre position de voyeur.

6- L’essai de normalisation

L’éducateur revient sur scène et invite le clown à prendre place dans le cercle dessiné au sol, en lui demandant comment il se sent ? Ludor répond qu’il se sent mal, comme pris en otage. « Avez-vous pensé à une reconversion ? » lui demande l’éducateur. Ludor y a songé, mais continue de « faire le mariole » et à aimer le vaudeville, la farce, la comédie.

Pour démontrer son talent comique, il enchaîne une série de gags bidons avec son référent : coup du pistolet « BANG », lacet défait et coup de pied au derrière, coup de la main « chaude » que l’éducateur va se « manger », etc.

Ludor sort du cercle en arrachant un bout de scotch et va se recoucher sous sa bâche en plastique. Il se coiffe d’un chapeau pointu (le cornet de l’éducateur) et endosse le rôle du mime. « Ca sent le vieux mime, euh, le mim…osa, je veux dire ».

Place aux pantomimes d’une mièvrerie rare et d’une poésie désuète convoquant gwendoline.

« Où est le clown ? » se demande Ludor Citrik, en se positionnant devant le miroir. Il prend alors la place de l’éducateur, parti en coulisse, et se sert du chapeau pointu comme un biberon et un cornet à frites. Le clown veut rejoindre le public en soulevant un bout de scotch blanc du plateau et en passant la tête dessous, il dit : « sale traître, tu es un public ! » (frissons dans la salle). L’éducateur le saisit et l’étouffe avec la bâche plastique. Le clown s’évanouit.

7- L’émancipation ou la conformation ?

Ludor revient à lui comme s’il s’était réveillé après un long sommeil : « j’ai fait un rêve atroce… » dit-il.

Les actions du début reprennent : reconnaissance de l’espace, mesures, les limites du territoire, etc. Le clown fait « un tour de piste » et veut casser la routine, faire des trucs nouveaux : plonger à terre comme dans l’eau, improviser une danse africaine, nager au dessus d’un miroir placé à l’horizontal (illusion du corps en lévitation), descendre à la cave derrière le miroir, faire du cerceau autour du cercle blanc dessiné au sol, etc.

Notre clown a des angoisses et pour se venger, il veut préparer une surprise à son éducateur, mais celui-ci le brime direct. Il lui présente une bouteille et lui demande la formule ad hoc pour l’avoir : « je peux travailler au noir pour vous, récolter du coton, faire de l’animation dans vos soirées de famille, faire le paillasson… » dit Ludor.

« Comment vous sentez-vous ? » lui demande l’éducateur. « Bien, fort, la pêche, la niaque, au poil ! » répond Ludor.

« Avez-vous songé à un changement de registre ? Comme faire un truc plein de pathos ! » Ludor se lance alors dans un monologue surréaliste à toute vitesse qui se finit par le mot « PROUT » : Même dans un « contexte » sérieux, il ne peut pas s’empêcher de faire des blagues.

L’éducateur le provoque en le traitant de minable et en lui ordonnant d’enlever le sourire de sa bouche. En s’adressant au public : « Regarde moi cette bande de baba cool, ils disent que tu es un puceau, que tu es vulgaire ! »

Pris d’une soudaine autorité, très remonté et furieux, Ludor Citrik, interpelle le public : « Tu files un mauvais coton, tu restes assis toute la journée. C’est ça la France qui se lève ? Alors maintenant tu te calmes ! »

L’éducateur le fait applaudir pour sa performance convaincante. C’est alors que le clown soulève à nouveau le ruban et passe en dessous, en invitant le public à le tirer vers lui. L’éducateur le rattrape in extremis et lui passe une laisse autour du cou (en forme de scotch blanc). Le clown se métamorphose alors en chien enragé prêt à sauter sur le public. L’éducateur le promène dans la salle au milieu des spectateurs, peu rassurés !

Ludor s’assoie dans les gradins au milieu des gens, partagé entre les bonnes manières (faire le beau, le gentil toutou) : « C’est merveilleux ce spectacle ; généralement je ne sors jamais en semaine, mais là ! Par contre on est mal assis… » et l’envie de tout déchirer, d’envoyer valser les conventions : « Ca sent la bourgeoise, la prépubère. Tu te sens protégé là ? » dit-il à certains spectateurs.

Tout à coup, la laisse se rompt et Ludor s’échappe, lâché dans la salle, à la stupeur générale. Le public ne sait pas à quoi s’attendre et est dans l’expectative d’incidents à venir. Le clown ne tarde pas à tenir des propos violents envers les gens : « Salut les glands, je suis de retour, […] je vais te bouffer la gueule ! »

L’éducateur le rattrape et le musèle : « Vilain chien, à la niche et plus vite que ça ! Qu’est ce qui t’es arrivé ? Et si tout le monde faisait comme toi ? » (Sifflets de spectateurs dans la salle pour signifier une rébellion). L’éducateur lui arrache sa perruque-serpillère et lui présente le « scalpe de la honte ».

Comme pour signifier la fin de sa mise à l’épreuve, l’éducateur prend dans ses bras Ludor et le félicite sur le formidable travail qu’il a effectué pour arriver à la « normalité ». Il lui arrache alors son nez de clown et le place dans un bocal : « Ca dégage ! » Il enlève ensuite un morceau de scotch pour faire sortir le clown de sa prison : « C’est l’heure de ton entrée ! »

« C’est lugubre ici, ça veut dire que c’est la fin ? C’est pourri. » Ludor pointe un pistolet sur l’éducateur, tire et l’homme tombe à terre, raide mort. Des nez de clown, par centaine, tombent sur la scène. Le clown se défait de sa couche culotte qu’il abandonne sur le corps inanimé et se fait applaudir par le public avant de partir, tout nu, dans les coulisses.

Jouer avec les codes

Depuis l’aube des années 2000, Cédric Paga remet constamment en jeu les stéréotypes du clown, ses codes, ses conventions, ses figures. Il tort le cou à la prétendue tradition circassienne pour revenir aux sources même de la figure clownesque par un processus de re-création, de re-naissance. Dans Qui sommes-je ?, il se met au monde, une nouvelle fois, en tant qu’artiste. Un accouchement comme une interrogation sur ses origines et son devenir de clown.

Ce clown qui est le reflet du double, une image déformée de soi-même, un peu schizophrène, qui renvoie à sa propre personne, comme l’indique le double sens du titre jouant sur la confusion du singulier et du pluriel : Qui sommes-je ? Dans ce processus, l’artiste et les spectateurs sont convoqués ensemble. Plus le spectacle avance et plus ces deux entités ne font plus qu’une. C’est la fusion par l’identification et le transfert qui à jouer à fond.

« On cherche son clown, comme une part de fantaisie et d’affectivité qui serait tapie dans l’ombre et qui surgirait dans une image améliorée de nous-mêmes. Je veux dans cette création inverser les rapports, puisque c’est le clown qui, ici, va chercher son humain dans la nécessité de l’immédiat ». Cédric Paga

Sans le public l’artiste n’est rien, il n’existe pas. Ludor Citrik se nourrit de l’expérience collective comme d’un carburant vital ; c’est le moteur de sa dramaturgie. Constamment en interaction avec la salle, le clown tire son incroyable énergie provocatrice de cette confrontation intime et intrusive. Oser bousculer l’auditoire, le considérer comme un seul homme (en le tutoyant) et le pousser dans ces retranchements pour mieux l’apprivoiser, tel un animal à l’instinct. L’INSTINCT, définit bien le travail de Cédric Paga qui, à l’image de sa « transformation » en chien fou, prend à partie le public et expérimente au corps à corps les frontières de l’intime.

Personne ne sort intact d’un spectacle de Ludor Citrik. En nous questionnant constamment, en nous mettant volontairement dans des situations mal à l’aise, il nous force à réagir, à s’interroger sur notre libre arbitre, notre pouvoir de décision, notre jugement face à la convention.

A lire :
- Son spectacle Je ne suis pas un numéro.

Crédit photos : Sileks. Tous les documents et archives sont proposés sauf avis contraire des ayants-droit, et dans ce cas seraient retirés.

Auteur : Sébastien BAZOU


Mise à jour effectuée le : 10 mai 2013.
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ISSN attribué par la Bibliothèque nationale de France : ISSN 2276-3341

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