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Le Commandeur Marius CAZENEUVE

Extrait de la revue L’Illusionniste, N°27, N°28, N°77 et N° 136 de mai-avril 1904, mai 1908 et avril 1913.

Le Commandeur Cazeneuve au Palais de Kassar-Saïd (Promeneur de Tunis, 12 février 1904)

Le grand salon était éclairé, samedi soir, d’une façon féerique comme dans les Mille et une Nuits. Le commandeur Cazeneuve avait été appelé à présenter ses expériences scientifiques devant S. A. le Bey et son auguste famille ; y assistaient également les officiers de sa maison.

La séance a commencé à six heures et ne s’est terminée qu’à neuf heures et demie. Il serait difficile d’énumérer toutes les expériences qui ont été présentées ; il nous suffira de dire que ce fut un véritable triomphe pour Cazeneuve et sa nièce Reine Desolange. Ce qui A paru le plus frapper Son Altesse et son entourage, ce sont surtout les expériences scientifiques pour lesquels les Cazeneuve n’a pas d’imitateur.

Les mathématiques transcendantes ont vivement excité l’admiration, et la suggestion a obtenu un réel succès, d’autant plus que ce que pensait le Bey était immédiatement dépeint ou exécuté par le sujet Reine Desolange. Nous citerons, entre autres, ceci : Son Altesse demanda à Cazeneuve si son sujet pourrait interpréter directement sa pensée, et cela sans la communiquer au magnétiseur ; la réponse fut affirmative et, après avoir établi un fluide de communication de Son Altesse au sujet, Cazeneuve l’abandonna. Sitôt la main du Bey toucha la main du sujet : ce dernier changea rapidement de physionomie et joua d’une façon impeccable toute une scène des Femmes savantes de Molière ; c’était, en effet, la scène pensée.

Voulant réitérer l’expérience, le Bey pensa de nouveau, et le sujet nous fit, par sa description, assister à une scène d’un cheval qui s’emballe ayant son cavalier sur le dos. Cette scène fut admirablement dépeinte. C’était un incident de la vie de Son Altesse. Ensuite, chaque membre de la famille voulut se rendre compte par lui-même et chaque scène pensée fut fidèlement exécutée par Madame Reine Desolange.

Un des assistants, prenant un livre, se plaça derrière le sujet et celui-ci, sans-hésitation, récita à haute voix ce que le prince lisait mentalement, et cela à l’insu de Cazeneuve, qui était resté près de Son Altesse. Nous citons ces quelques expériences parmi les nombreuses qui furent représentées par Cazeneuve et son sujet. Nous devons également citer celle-ci : on apporta un revolver et des balles qui furent visitées et marquées par Son Altesse et son entourage. Un officier supérieur fut désigné pour faire feu sur Cazeneuve, et ce dernier arrêta les balles au passage. Après l’expérience, les balles furent reconnues par les personnes qui les avaient marquées.

Nous nous résumerons en disant que la soirée d’hier marquera comme succès éclatant dans les annales de Cazeneuve, et si son départ de la Tunisie est proche, il emportera un des meilleurs souvenirs de l’accueil chaleureux que Tunis et toute la Régence ont fait à sa science émérite et à son talent.

Le Commandeur Cazeneuve à la résidence (Promeneur de Tunis, 27 février 1904)

M. le Résident général et Madame Pichon avaient invités hier soir quelques amis privilégiés à assister à une séance du commandeur Cazeneuve et de sa nièce, Reine Desolange, qui sous peu doivent partir pour la France. Comme d’habitude, Cazeneuve a tenu pendant plusieurs heures son auditoire sous le charme de sa parole sobre et correcte ; ses expériences, d’un caractère scientifique et amusant, ont émerveillé les invités.

M, et Madame Pichon ont manifesté à plusieurs reprises leur admiration et ont félicité le commandeur pour la simplicité et la franchise avec lesquelles il présente ses surprenantes expériences de combinaisons merveilleuses, où la science et l’adresse jouent le plus grand rôle, tout en écartant le charlatanisme.

Reine Desolange a enthousiasmé son auditoire et s’est montrée, comme toujours, la tragédienne inimitable dans ses manifestations magnétiques de suggestion mentale, de lecture à travers les corps opaques et tous les phénomènes d’hypnotisme, dans le domaine psychologique ou physiologique. Elle a prouvé une fois de plus la réalité de ce fluide encore inconnu qui fait que l’âme semble se dégager du corps, comme l’a si bien écrit Camille Flammarion, pour voyager dans les régions éthérées, et revenir ensuite, par la puissance du magnétiseur, ranimer de nouveau le corps qui, un instant avant, était complètement anesthésié.

Un des spectateurs disait, après la séance : Le commandeur Cazeneuve n’a pas de rival parce qu’il réunit en lui une grande habileté, une mémoire extraordinaire, une érudition profonde ; de plus, c’est un mathématicien, qui jongle avec les chiffres comme avec les cartes, un savant dans les sciences occultes, un travailleur infatigable, ses nombreux travaux astronomiques le prouvent, un peintre, un écrivain et poète ; rien, enfin ne lui paraît étranger.

On comprend qu’après cette élogieuse appréciation, nous n’ayons rien à ajouter, si ce n’est que nous souhaitons à M. Cazeneuve, ainsi qu’à sa nièce Reine Desolange, de revenir parmi nous après qu’il aura publié l’ouvrage qu’il vient de terminer sur la Tunisie et qui fera suite à ceux déjà publiés sur ses impressions de voyage au Paraguay, à Madagascar, en Sibérie et chez les Peaux-Rouges de l’Amérique du Nord. II n’oubliera pas qu’il laisse en Tunisie de nombreux amis dans les divers milieux français ou indigènes.

Biographie

La collection biographique de l’Illusionniste ne serait pas complète s’il y manquait la grande figure du commandeur Cazeneuve, que ses cinquante-quatre ans de pratique ont sacré doyen des prestidigitateurs.

Ce n’est pas seulement en France qu’il fit connaître et apprécier son talent, quoique déjà en 1863, après avoir été mandé aux Tuileries par l’Empereur Napoléon III, il était classé parmi les célébrités magiques. Ses pérégrinations à travers le monde entier : de la Sibérie à Madagascar, de l’Egypte au Japon, furent pour lui autant de triomphes ainsi que le prouvent les centaines d’attestations, de distinctions et titres honorifiques qui lui furent conférés par tous les souverains que ses curieuses expériences émerveillèrent.

On peut dire que Cazeneuve est le prestidigitateur le plus universellement connu et le plus magnifiquement décoré. Mais il est aussi un savant dont les intéressantes découvertes et les travaux archéologiques, astronomiques, mathématiques et médicinaux sont depuis longtemps appréciés. Il a cependant toujours ramené à son art favori, la prestidigitation, tout le meilleur de ses recherches. Secondé par son élève et sujet, Mlle Reine Desolange, il a combiné des séances dans lesquelles la magie antique et moderne, la mnémotechnie, le magnétisme et l’hypnotisme sont supérieurement représentés.

L’épisode le plus remarquable de la vie de Cazeneuve est son séjour à Madagascar. Il réussit à prendre un grand empire sur l’esprit de la Reine Ranavalo. Sous le titre : Magie et Diplomatie, il a publié un ouvrage dans lequel il narre ses aventures dans l’île africaine. Les exemplaires de ce livre se sont enlevés rapidement, ils sont aujourd’hui introuvables.

Disons enfin que Cazeneuve est anti-spirite et qu’il s’est donné la mission de combattre l’erreur et les préjugés par la vulgarisation de la science exacte. Le portrait que nous reproduisons ici a été publié dans le Monde Illustré en 1878 ; mais, trentre ans plus tard, c’est toujours le même commandeur Cazeneuve que nous retrouvons avec, en plus, l’auréole de sa longue et brillante carrière.

Nécrologie

La Magie vient de faire une perte considérable en la personne du commandeur Cazeneuve, le célèbre prestidigitateur français, décédé le samedi 12 avril 1913, dans sa villa de la grande Rue St- Michel à Toulouse. C’est dans cette ville qu’il avait vu le jour le 12 octobre 1839, au numéro 20 de la rue des Blanchers. Bien peu de nos confrères ont eu une carrière aussi brillante et aussi bien remplie que celle de Marius Cazeneuve qui, avant de s’éteindre doucement au milieu des siens et près de son berceau, avait récolté des lauriers dans tous les coins du monde. A 15 ans il débutait à Toulouse au théâtre Moncavrel, aux côtés du fameux Bosco et, de suite, il se lançait à corps perdu dans la prestidigitation, n’entrevoyant certainement pas alors, malgré l’exaltation de son cerveau de jeune méridional qui avait dû faire bien des rêves fantastiques. Le chemin rempli d’aventures merveilleuses qu’il allait parcourir en triomphateur.

Son nom fut connu du monde entier, il était le prestidigitateur français ayant le plus voyagé et aussi le français le plus décoré ; car ce petit homme à l’oeil vif, aux manières affables, savait se faire agréer partout et, dans chaque capitale, il trouvait le moyen d’être appelé devant le souverain. Nous avons souligné dans ce journal l’importance de son rôle près de la reine Ranavalo, avant la conquête de Madagascar, se montrant un utile et dévoué auxiliaire de notre ambassadeur, Le Myre de Villers.

Rentré à Toulouse, il fut un moment candidat au Conseil municipal, puis fondateur ou membre influent d’un grand nombre de sociétés locales. Il devint vite populaire ; aussi ses concitoyens lui ont ils fait de belles funérailles dont nous trouvons le récit suivant dans la Dépêche de Toulouse :

Derrière le corbillard, chargé de fleurs et de couronnes, ont pris place les membres de l’Association des anciens combattants de 1870-1871, les Vétérans des Armées de terre et de mer, les Hospitaliers- Sauveteurs avec leurs porte-drapeaux. Puis venaient les pupilles, fillettes et garçons, et les délégués de la Vaillante Toulousaine et des Gavroches Toulousains.

Signalons encore les délégations des Toulousains de Toulouse, de la Société d’Astronomie Populaire et l’Escolo Moundino, du théâtre des Variétés, de la presse toulousaine. Et dans le cortège : MM. Camille Ournac, sénateur de la Haute Garonne ; Raymond Leygue, ancien maire de Toulouse, sénateur de la Haute-Garonne ; Paul Feuga, conseiller général  ; Bringuier, peintre et félibre ; Moutangérand, astronome de l’Observatoire de Toulouse ; Rossard, secrétaire de la Société populaire d’astronomie ; Charouleau, Eugène Reynis, publicistes ; Gayraud- Hartmann ; Presseq-Rolland, représentant la direction De La Dépêche ; J. Rozes ; François Tresserre, mainteneur des Jeux Floraux ; Audoui, directeur du théâtre des Variétés ; Boyer, Baldochi, sculpteur ; Gaubert, chef de division à la mairie ; Senescail, juge de paix, etc.

Quatre belles couronnes avaient été envoyées par les Anciens Combattants de 1870-71, les Vétérans, la Vaillante Toulousaine et la Société d’astronomie. L’absoute a été donnée a l’église Saint Exupere, et sur tout le parcours du cortège se pressait une foule, curieuse assurément, mais des plus recueillies.

Le deuil était conduit par les neveux du défunt, et par Mme Alice Cazeneuve, les soeurs du commandeur, et sa nièce, Reine Desolange. Au cimetière de Terre-Cabade, le cortège s’est arrêté devant le dépositaire, où le cercueil sera placé en attendant l’inhumation prochaine dans un caveau.

Quatre discours ont été prononcés alors : M Breitenstein, vice-président de la Société des Anciens combattants de l’année terrible, a retracé de façon émouvante le rôle patriotique joué par Marius Cazeneuve et sa fidèle compagne, décorée, elle aussi, de la médaille de 1870, car elle fut une ambulancière intrépide et dévouée.

M. Romestin a adressé au disparu le salut suprême des Vétérans et des Hospitaliers-Sauveteurs. Puis M. Broquière, président de la « Vaillante Toulousaine », et à son tour, M. Philippi, chef de section de cette société, ont dit avec beaucoup d’émotion et d’éloquence le bien que chacun pense du bon Toulousain qui n’est plus, et qui, aux mérites qu’on s’est unanimement plu à lui reconnaître, joignait les meilleures qualités du coeur. Enfin, M Charouleau, vice-président de la Société populaire d’astronomie, sut mettre discrètement en relief le côté scientifique qui n’est pas le moins curieux ni le moins intéressant de l’oeuvre du prestigieux et féerique illusionniste emporté par la mort. Qu’ajouter, après de tels éloges si parfaitement mérités, sinon que l’admirable carrière du commandeur Cazeneuve doit être le modèle que chacun de nous ne peut qu’envier ? Après une jeunesse qu’on pourrait dire aventureuse dans la plus noble acception du mot, passer l’âge mûr en parcourant le monde et récoltant tous les succès ; puis, après une douce vieillesse dont on a partagé le temps entre la science, l’art et les oeuvres philanthropiques, s’éteindre dans son pays natal, entouré de l’affection des siens, de l’estime de ses compatriotes et de l’admiration de ses confrères, ne serait-ce pas dignement réaliser, comme l’a fait Cazeneuve, nos aspirations les plus douces et les plus élevées !

J. C.

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Auteur : Sébastien BAZOU


Mise à jour effectuée le : 27 mai 2015.
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ISSN attribué par la Bibliothèque nationale de France : ISSN 2276-3341

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