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LIBERACE / Steven Soderbergh

A son image.

Le dernier film (officiel) de la carrière cinématographique de Steven Soderbergh (1) s’attaque aux dernières années de la vie de Valentino Liberace, allias Mr Showmanship, le Mozart de Las Vegas, le pionnier de l’art de la démesure et des faux semblants.

Soderbergh reconstitue les dernières années de Liberace dépeintes par un biographe très particulier, Scott Thorson, l’amant, le chauffeur, l’homme à tout faire des années 1970. L’histoire d’une relation passionnée et excessive, donnant une matière fictionnelle très riche pour le réalisateur qui pare son film d’un faste incomparable contrebalancé par une finesse et une justesse dans l’approche des personnages. Nous entrons de plein pied dans un show permanent où le kitsch s’étale partout. Une vie faite de strasses, de paillettes, et de tragédie.

Michael Douglas (Liberace) et Matt Damon (Scott Thorson) livrent une performance époustouflante.

Pari extrêmement difficile que l’adaptation de ce livre propice aux débordements scénaristiques en tout genre. Comment ne pas tomber dans la caricature, dans le voyeurisme, dans le mauvais goût ? Réponse : en humanisant des êtres matérialistes qui se complaisent dans le paraître, en les observant à la bonne distance, en laissant effleurer leurs plus intimes faiblesses. Sous le vernis des dorures, « derrière le candélabre » (titre extrêmement évocateur) se cache des personnages en souffrance.

Grandeur et décadence

De 1950 à 1970, Wladziu Valentino Liberace (1919-1987), fut le performeur le mieux payé des Etats-Unis et faisait salle comble à chacune de ses apparitions. En 1981, au summum de sa renommée, il perçut un cachet de 6 millions de dollars pour une semaine de représentations dans le grand salon de l’hôtel Hilton à Las Vegas ! A ses débuts, dans les années 1950, au commencement de l’essor de la télévision ; Liberace, fut une des premières idoles du petit écran et se vantait d’avoir inventé le « regard caméra ».

« Je suis son plus ardent admirateur. On fait partout le portrait d’une personnalité sucrée, alors que c’était un vrai dur. Un bagarreur. Un self-made-man comme on en fait peu. Il venait, comme moi, du fin fond des Etats-Unis, et il s’est battu pour se faire entendre et imposer son style. Las Vegas lui doit beaucoup. » Scott Thorson.

Rendu célèbre par son fameux jeu de piano, Liberace ne jouait pas et ne répétait pas en dehors de la scène. Il avouait volontiers qu’il jouait pour l’argent et non pour le plaisir. Le piano n’était qu’un prétexte, un pur accessoire au service d’une image. Des pianos, Liberace en a possédé jusqu’à 90, dont un ayant appartenu à Chopin et un autre à Liszt. Clou de sa collection, un Steinway peint à l’or fin qui trônait au centre d’une reproduction de la galerie des Glaces à la « Versailles House ». « Monsieur 3000 notes à la minute » sait très vite qu’il ne sera jamais un grand pianiste. Il va alors se diriger vers les cabarets dont il aime l’atmosphère concupiscente. Il se construit un répertoire en forme de pot-pourri où il recycle du Chopin, du Bach, du Gershwin, du Cole Porter et du Boogie-woogie.

Sur scène, sur les deux heures de show, la musique n’excédait pas les 5 minutes ! Le reste était réservé à un cérémonial mélangeant blagues de cabaret, une douzaine de changements de costumes, une revue de voitures de luxe et des intermèdes musicaux pour personnes du troisième âge.

« Mieux que de son piano, Liberace jouait de son public » Scott Thorson.

Liberace était un maître de la communication. Son mode de vie flamboyant était un spectacle permanent. Tout était construit autour de son personnage de virtuose égocentrique jamais rassasié d’argent, de reconnaissance et d’hommage, à l’image de sa demeure de Shirley Street, véritable temple dédié à son propre culte.

Il y avait là le plus excentrique décor d’un Las Vegas de légende qui portait l’écho de la Babylone Hollywoodienne, où les stars faisaient aménager leurs demeures par des artistes venus de la vieille Europe. Des statues de nymphes et de cupidons aux fesses rebondies, des fontaines ardentes, des bassins et des cascades de fleurs, des murs de miroirs, un délirant bazar de porcelaines, de cristaux, de bijoux, de soieries et de peintures. Un casino miniature, des pianos décorés de strass, un ours empaillé dans la chambre, une couverture en vison sur le lit et, pour accueillir les visiteurs, une reproduction du plafond de la chapelle Sixtine dont Liberace prétendait qu’elle avait été peinte par un descendant de Michel-Ange et qui méritait qu’on y regarde à deux fois : les chérubins avaient les traits du maître de maison !

Dans les années 1970, sa folie des grandeurs lui fait acheter un pâté de maisons où il se fait construire un musée, un restaurant et une galerie de boutiques. Il a dans l’idée de s’offrir tout le quartier et d’y faire bâtir un parc d’attractions, comme le Graceland d’Elvis Presley, surplombé par trois tours en forme de diamant !

Pour ses représentations scéniques, Liberace arrivait sur le plateau dans sa Rolls Phantom étincelante, incrustée de miroirs à 250000 dollars, qui venait tout droit de sa maison de Shirley Street. Il sortait de sa voiture, aidé de son chauffeur, habillé d’un costume en fil d’or ou de plumes d’autruche, et de sa cape en renard argenté de cinq mètres qui se déployait en décor pour le spectacle. Il apparaissait également d’un œuf Fabergé géant de temps à autre. « Sa cour » était composée de vedettes où se croisaient Louis Prima, Sammy Davis ou Dean Martin. Autour du show était vendu tout un bazar de pianos miniatures et de babioles kitsch en tous genres (cendriers, pendentifs, savonnettes…).

Liberace vivait dans l’illusion et le déni. Il poursuivait agressivement tous ceux qui faisaient allusion à son homosexualité. Il employait pleins de stratagèmes pour tromper son monde jusqu’à publier les bans de fausses noces ! Il niait aussi ses implants capillaires, ses chirurgies esthétiques, son addiction à la drogue et, plus tard, sa séropositivité. Soucieux de maintenir sa carrière à flot, il refusait de sortir du « placard » mais menait la révolution à sa façon, entraînant les foules dans un jeu très érotique de provocations et de faux-semblants qui électrisait l’Amérique de ces années-là.

Etre ou paraître ?

L’ascension sociale de Scott Thorson, dont il est question dans le film, est irrésistible et vertigineuse. Le nouveau protégé de Liberace va vite faire les frais de ce rêve préfabriqué en devenant le double de son maître. Mixe entre Narcisse et Dorian Gray, Liberace veut créer un double à son image pour mieux se mirer et accéder à un hédonisme total. Entouré de peintures, de portraits, de trompe-l’œil et de miroirs, il veut achever son rêve narcissique en vivant auprès de sa doublure pour retarder le temps, nier la vieillesse et bientôt la maladie. Vivre par procuration dans un autre corps ; dans sa mimétique représentation hors du temps pour l’éternité.

La progression du film est remarquable. Nous suivons la transformation, au sens propre comme au sens figuré, de Scott Thorson. Son attirance pour Liberace, sa dépendance, sa soumission, puis sa libération. L’épisode où Liberace « transforme » physiquement son compagnon est saisissant ! Scott Thorson ne sera guère plus qu’un nouvel accessoire vivant, entièrement toiletté par son maître. Le dresseur de chiens quitte sa place mais pour occuper celle de l’animal de compagnie. C’est que Liberace est le maître qui organise tout, qui contrôle tout. D’un geste, il organise le glissement des pianos sur la scène, et sa vie entière est tenue comme ses spectacles à Las Vegas. Les gens n’y sont que des décors coulissants, dont il est l’autoritaire régisseur. A la fin du film, même l’enterrement de Liberace est sublimé et se transforme en spectacle où celui-ci descend en lévitation sur scène !

L’un des points culminants du film est l’apparition de Rob Lowe dans le rôle du diabolique docteur Startz (charcutier esthétique des people des années 1970). Tout le talent de Soderbergh est synthétisé dans cette figure, ce masque grotesque, mélange de farce et de tragédie ; résumant bien les sentiments contradictoires par lesquels passent le film et les personnages : du rire aux larmes, de la noirceur à la drôlerie, de la bouffonnerie kitsch et gay à la tragédie grecque universelle. Sans demi-mesure, Behind The Candelabra fait le grand écart dans un exercice virtuose de funambulisme cinématographique.

La liaison sincère mais intéressée entre Liberace et Thorson atteint une sorte de féerie pathétique lorsque le cinéaste parvient à en fixer, sous les trompe-l’œil d’un décor surchargé, le prosaïsme conjugal. Il nous place dans l’intimité, au plus près de ses personnages tourmentés, passionnés. Pris à contre-pied, le film change de ton brusquement et les émotions nous arrivent en pleine face, sans prévenir lors de deux séquences mémorables : Liberace sans sa moumoute face à son amant décontenancé et la scène sur son lit de mort pour une dernière rencontre.

« Je savais dès le départ que ce serait un film plus émotionnel que d’habitude. Au bout d’un moment, je crois qu’on n’oublie qu’il s’agit de deux hommes, pour ne plus voir que deux personnes qui s’aiment. Je voulais à tout prix éviter le cliché du Biopic. De fait c’est l’histoire de Scott Thorson, c’est son livre qu’on a adapté, donc c’est son point de vue, de bout en bout. » S. Soderbergh

Sous les airs angéliques de Liberace, le mensonge était absolument partout, ce que montre remarquablement bien le film de Soderbergh. Le réalisateur ne dénonce pas la tricherie, mais glorifie au contraire le pouvoir de l’illusion, l’émerveillement rendu possible, comme un miracle que seule la foie du public pouvait produire. Sous ses froufrous strassées et ses faux airs de comédie rétro, Behind The Candelabra est un discours impitoyable sur la domination sociale, mais aussi un grand film sur la dissimulation et le simulacre comme art de vivre ; porté par deux acteurs exceptionnels.

A voir :
- Behind The Candelabra (Ma vie avec Liberace), DVD et Blu-Ray chez ARP Editions (janvier 2014).

Notes :
- (1) Steven Soderbergh est un auteur américain surdoué et éclectique passant sans état d’âme du film expérimental (Kafka, Schizopolis, Bubble, The Informant !) aux grosses productions hollywoodiennes (Traffic, Ocean’s Eleven, Che…). Ses meilleurs films sont, pour nous, Sex, mensonges et vidéo (Palme d’or à Cannes en 1989), le méconnu et magnifique film noir Underneath (A fleur de peau) de 1995 ; et ce Behind The Candelabra de 2013.

Notes de Jean Merlin :

"Liberace était un énorme faignant, et tout ce qu’on voudra, mais c’était quand même un fabuleux pianiste quand il voulait. c’est le seul pianiste qui a eu - à ma connaissance - des émissions suivies à la télé. Il a compris avant tout le monde que LE RIRE était indispensable comme contrepoint au classique pour lequel on ne l’aurait jamais engagé à la télé à une heure de grande écoute ! Oui, il faisait du cabaret... et alors...

Depuis, Vegas a essayé plusieurs pianistes, souvent excellent mais qui n’avaient pas le sens du show... Le moins mauvais était Emilio Morel - que j’ai connu - au Flamingo en 1995. Il a duré quelques années puis a été emporté par la maladie. On ne l’a pas remplacé. Il y a eu deux autres tentatives au Planet Hollywood avec des polonais ; sympa sans plus... liberace était unique, son ombre plane encore sur Vegas. Maintenant, quand les gens viennent écouter un pianiste à Las Vegas, c’est pour 50 mn et ce ne sont que des virtuoses sans gags. Dommage."

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Auteur : Sébastien BAZOU


Mise à jour effectuée le : 25 septembre 2014.
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ISSN attribué par la Bibliothèque nationale de France : ISSN 2276-3341

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