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LE PAS GRAND-CHOSE / Johann LE GUILLERM

Festival SPRING des nouvelles formes de cirque en Normandie (Cirque Théâtre d’Elbeuf, 9 mars 2017).

Conception et mise en scène de Johann Le Guillerm.

Créé par la Plateforme 2/Pôles Cirque en Normandie, La Brèche à Cherbourg et le Cirque-Théâtre d’Elbeuf, SPRING est un festival de cirque contemporain à l’échelle de toute la Normandie. Avec des spectacles axés sur les nouvelles écritures du cirque. Johann Le Guillerm, issu de la première promotion du Centre National des arts du cirque, a travaillé avec Archaos, puis participé ensuite à la création de la Volière Dromesko et cofondé le Cirque O. En 1994, il a créé sa compagnie Cirque ici, avec un solo, Où ça.

Il obtient le grand Prix national du Cirque il y a vingt ans et le Prix des arts du cirque SACD (2005). Avec Attraction, (2002) il interrogeait déjà l’équilibre des formes, le mouvement et l’impermanence, bien au-delà des disciplines traditionnelles du cirque. Avec Secret, et des installations comme La Motte et Les Imperceptibles, il invente des sculptures en mouvement, ou Les Architextures, sculptures autoportées, et Les Imaginographes, outils d’observation.

Il y a quatre ans, il a créé La Déferlante pour l’Espace Chapiteau de la Villette à Paris. Depuis 2011, Johann Le Guillerm est soutenu et accueilli en résidence de recherche par la Mairie de Paris, au Jardin d’Agronomie tropicale. Maintenant bien connu, il continue à créer des spectacles où il se sert surtout d’éléments de physique, mais aussi de botanique, etc. Passionné par l’expérimentation puis par la construction d’objets et par une mise en scène très personnelle.

Ici, il entre seul, en costume gris, traînant une petite carriole, comme celle autrefois des marchandes de quatre saisons, qui comporte une dizaine de tiroirs enfermant ses accessoires. Puis il dresse deux mâts avec projecteur et caméra qui va retransmettre sur grand écran les schémas, dessins et écritures qu’il fait à la craie sur le couvercle horizontal de cette carriole. Il manipule ainsi des séries de schémas de formes, et de chiffres montrant par exemple toutes les parentés possibles entre le 9 et le 6, entre le 4 et le 7. Ou grand moment du spectacle, il fait sautiller trois bananes sur elles-mêmes mais seule, l’une des trois gagnera avec cinq sautillements !

Pas facile de résumer un spectacle aussi riche que parfois déroutant ! Ce conférencier sinistre a quelque chose du professeur Nimbus et Buster Keaton réunis. Avec une excellente gestuelle et une tout aussi excellente diction, il emmène son public là où il veut, dans un comique et un délire complet, à la fois logique et absurde. Comme avec ce petit cadre en carton qui va s’animer tout seul. Aussi troublant que poétique…

Il fait aussi passer au volume, avec quelques coups de vaporisateur d’eau, un entrelacs en deux dimensions, qui semble alors prendre son indépendance. Bien connu des physiciens comme des artistes, on retrouve aussi ces entrelacs dans les arts plastiques comme entre autres, avec les fameux nœuds de l’art celte, puis dans les vitraux cisterciens aux lignes rigoureuses comme ceux de l’abbaye d’Aubazine qui auraient inspiré à Coco Chanel, qui les a connus, enfant, son célèbre logo. C’est dire que Johann Le Guillerm est tout autant sculpteur qu’homme de cirque !

Il parle beaucoup mais on écoute émerveillé, le discours absolument déjanté de cette vraie/fausse conférence sur le pas grand-chose : « Démêler le monde pour créer mon propre sac de nœuds, ne me sembla pas plus limpide que l’original. La seule chose qui m’apparaissait clairement, était que je n’y voyais pas mieux. (…) D’où que je parte, je me retrouve très vite dans une arborescence (explosive) régénérante recyclable. Forme d’imbroglio labyrinthique illisible. Plus j’y regarde et moins j’y vois. Plus j’avance, plus je me perds. (…) Confronté à mes facultés de décryptage du monde, mes ambitions sont encore trop prétentieuses. Je dois m’attaquer à quelque chose de bien plus modeste. Quelque chose de vraiment pas grand-chose. Presque pas quelque chose. Pas quelque chose. Rien ? 0 ? 0, 1. Un quelque chose. »

Johann Le Guillerm, avec la manipulation de quelques objets, joue sans cesse avec le déséquilibre physique mais aussi mental, jusqu’au vertige de la pensée. « Mon projet, travailler le mouvement de l’objet et celui du corps qui évoluent ensemble, comme s’ils ne faisaient qu’un. » (…) Tant qu’à vouloir faire le point sur le monde qui m’entoure en tentant une diffraction globale, faire le point sur le point me semble finalement une ambition raisonnable et irréductiblement modeste. » Tout est dit ou presque de celle lutte permanente de l’homme avec l’objet.

Et on est happé par ce tourbillon permanent d’intelligence et de fausse logique : on a donc intérêt à être attentif à cette vision un peu particulière du monde, c’est à dire portée à un haut degré d’incandescence poétique. On regarde émerveillé, fasciné par son discours et par ces formes, ces schémas et ces étranges mais très simple petites machines - tous très bien retransmis sur grand écran - qui font parfois penser à celles du génial Tadeusz Kantor, autre grand artiste qui faisait le grand écart permanent entre spectacle et arts plastiques.

Comme dans Secret, Johann Le Guillerm cherche à dompter la matière même des objets. En équilibre des plus instables sur un haut tabouret perché sur sa carriole, il défiera les lois de la gravité et de la création du mouvement mais on ne vous en dira pas plus pour vous laisser la surprise de cette fin aussi stupéfiante !

A la base de tout ce spectacle, une bonne dose de poésie, un peu de mystère aux yeux des non-initiés en physique comme la plus grande partie du public et une sacrée expérience du spectacle en solo qui lui permet avec les objets qu’il a créés, et qui n’ont rien d’accessoires, d’offrir une autre perception de la réalité. Impressionnant d’intelligence mais aussi de sensibilité au monde.

On voit rarement des spectacles aussi rigoureusement menés, même si ce qui s’y passe, est parfaitement invraisemblable sur une scène, et donc très vrai, très juste ! Il suffit de se laisser embarquer… quel bonheur scénique ! Le public d’Elbœuf, ravi de ce cadeau, a fait une longue ovation très méritée à ce solo. Ce Pas Grand-chose est à coup sûr, vous l’aurez compris, un des meilleurs spectacles de ces dernières années : allez-y sans hésiter. C’est à l’honneur du Festival SPRING d’avoir accueilli sa création.

- Source : Le Théâtre du Blog.

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Auteur : Philippe du VIGNAL


Mise à jour effectuée le : 5 avril 2017.
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