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LE MEDIUM SPIRITE

OU LA MAGIE D’UN CORPS HYPERMEDIATIQUE A L’ERE DE LA MODERNITE

Communication donnée par Mireille Berton dans le cadre du Colloque Machines, Magie, Médias de Cerisy-la-Salle le mercredi 24 août 2016.

Argument

Cette intervention propose de revenir sur une question souvent traitée dans l’histoire des sciences et de l’occultisme, à savoir le rôle joué par les instruments de mesure et de capture dans l’appréhension des faits paranormaux. Une analyse de sources spirites parues durant les premières décennies du XXe siècle permet de mettre au jour les tensions provoquées par les dispositifs optiques et électriques qui viennent défier le corps tout-puissant du médium spirite sur son propre territoire. La rencontre entre occultisme et modernité donne alors naissance à la figure (discursive et fantasmatique) du médium "hypermédiatique", celui-ci surpassant toutes les possibilités offertes par les découvertes scientifiques.

Juste en préambule, cette communication vise à croiser les trois termes clés du projet : magie, machine, media – le mot magie étant entendu ici dans un sens métaphorique et pas dans le sens magie-scénique ou de magies-spectacle puisqu’il sera surtout question de la manière dont le spiritisme investit le corps du médium de pouvoirs magiques, à savoir de pouvoirs surnaturels qui défient la logique rationnelle de l’expérience quotidienne.

Dans ce sens, cette communication se situe au croisement de deux pôles sur les trois identifiés par Thibault Rioult afin d’opérer quelques distinctions concernant les usages multiples du mot magie :
- la magie-occultisme
- la magie-philosophie
- la magie-scénique-spectacle.

Si j’ai fait ce choix, c’est parce que cela me permet de présenter un fragment de nouvelles recherches que j’ai menées dans la foulée de mon travail de thèse dans laquelle j’ai notamment traité du rôle d’expert antifraudes médianiques joué par les magiciens tels que Méliès, Jean Caroly et Raynaly dans les polémiques entre magiciens et spirites au début du XXe siècle, notamment dans le cadre du « débat sur les fantômes » qui opposera magiciens et spirites, les premiers accusant les seconds d’être de vulgaires truqueurs exploitant la crédulité d’un public avide de merveilleux.

INTRODUCTION

Afin de traiter de la question relative aux merveilles de la science, je propose de réfléchir avec vous à la manière dont le médium spirite a été décrit au début du XXe siècle comme un corps magique à l’intersection du biologique et du machinique, de la nature et de la culture, le corps du médium étant non seulement comparé à des technologies existantes, mais aussi couplé ou intégré à des dispositifs qui mesurent, vérifient, valident ou invalident la puissance de sa force psychique.

Les travaux importants de Jeffrey Sconce, John Durham Peters, Roger Luckhurst, Pamela Thurschwell ou John Potts (1) ont bien en évidence le rôle crucial joué par les appareils mécaniques et électriques dans la construction scientifique de la séance spirite, ainsi que dans la conceptualisation des doctrines spirites.

Je souhaite cependant revenir sur certains enjeux soulevés par l’emploi de la technologie dans le domaine du spiritisme, car l’usage de machines d’enregistrement est régulièrement sujet à controverse parmi ses partisans. Si d’un côté, les sympathisants du spiritisme se réjouissent des inventions modernes qui prouveraient la véracité de leurs hypothèses concernant les faits paranormaux, de l’autre ils s’en méfient, redoutant par exemple que certains appareils ne fassent fuir les fantômes ou empêchent l’avènement du surnaturel.

En lisant de près les documents d’époque, on constate que les débats autour de la présence ou l’usage de la technologie renvoient plus largement à des conceptions philosophiques différentes des rapports entre le corps humain et un environnement social transformé par la seconde révolution industrielle.

Une ligne de partage se dessine alors entre ceux qui valorisent la puissance du corps et la pensée magique du médium spirite au détriment des appareils techniques, et ceux qui font davantage confiance à la technologie pour avérer les faits surnaturels ou expliquer les dons extraordinaires du médium.

Une présentation de sources parues durant les premières décennies du XXe siècle et conceptualisant le médium à l’instar d’une machine fantastique permettra de mieux comprendre les rapports complexes que les spirites entretiennent à l’égard de la technologie. Je m’arrêterai en fin de parcours sur le cas emblématique du cinématographe qui est évincé de la scène spirite parce qu’il vient défier de manière trop directe le corps tout-puissant du médium spirite sur son propre territoire. Il s’agira au final de montrer comment la rencontre entre spiritisme et modernité donne naissance à la figure (à la fois discursive et fantasmatique) du médium « hypermédiatique », celui-ci surpassant toutes les possibilités offertes par les découvertes scientifiques et technologiques.

LA TECHNOLOGIE DANS LE CHAMP DU SPIRITISME

Afin de présenter cette hypothèse du médium comme corps hypermédiatique, il me faut d’abord revenir sur un aspect essentiel de l’histoire de la parapsychologie : A savoir, les liens entre le spiritisme et la technologie moderne qui se sont déclinés tant sur le plan concret dans le cadre de protocoles scientifiques, qu’au niveau conceptuel de l’expérience médiumnique.

Expérience de télépathie entre l’homme et le chien, karl krall (en mai 1920).

Je rappelle que, dès les années 1860 et surtout dès 1880, partout dans la culture occidentale, l’occulte devient un objet digne d’intérêt scientifique. On fonde des sociétés savantes et des revues, et on met en oeuvre d’importants dispositifs techniques et expérimentaux afin de pouvoir observer des phénomènes tels que la télépathie, la clairvoyance, la télékinésie, ou la médiumnité en conditions de laboratoire. C’est par ce chemin que de prestigieux savants comme William Crookes, Oliver Lodge, Henri Bergson ou William James vont s’investir dans l’étude des faits parapsychiques à l’aide d’instruments scientifiques, cet intérêt des savants étant relativement commun au tournant du siècle.

Dans le champ du spiritisme, la technologie est donc mobilisée à deux niveaux : au plan concret et au plan discursif.

Sur le plan concret, elle a été utilisée pour mesurer la probité des médiums, de nombreux savants visant à étudier les phénomènes paranormaux grâce à des protocoles scientifiques aussi rigoureux que possible (2).

Dans les années 1920, par exemple, la Revue Métapsychique publie les travaux du Professeur Ferdinando Cazzamali du département de Neurologie et de Psychiatrie de l’Université de Milan, ces recherches ayant débuté en 1912) (3). Cazzamali s’inspire des travaux du psychiatre/anthropologue italien Enrico Morselli sur « la radioactivité biopsychique humaine », et cherche à capter les « radio-ondes cérébrales » (p. 232) de sujets particulièrement sensibles – des personnes dotées de facultés télépsychiques qui se recrutent souvent chez les sujets névropathes, hypnotisables, psychopathes avec hallucinations. Pour ce faire, il les place dans une chambre isolante pour éviter toute influence électromagnétique extérieure, cette chambre étant reliée à des appareils électriques récepteurs permettant de mesurer les ondes émises par les sujets dans un état de conscience modifié. Grâce à divers appareils enregistrant des longueurs d’ondes plus ou moins longues, Cazzamali croit détecter différents types de sons et de bruits (grincements, sifflements, voix, craquements, percussions), qui sont considérés comme distincts des « bruits éventuels des batteries et des accumulateurs » (p. 228). Ces sons attesteraient alors de l’existence de radiations cérébrales provenant des centres nerveux (p. 226).

Grâce à cet exemple, on constate que le sujet humain est considéré comme un rouage (certes nodal) de la machinerie scientifique, un élément qui émet des ondes sonores, dupliquant ainsi le fonctionnement de certains appareils acoustiques tels la radiophonie.

Plan discursif :

La technologie est également sollicitée dans la sphère du spiritisme sur le plan discursif et métaphorique, les analogies entre découvertes technoscientifiques et médiums permettant de cautionner l’existence de faits paranormaux – l’invention du télégraphe servant à justifier l’existence de la télépathie.

Dans les sources, le corps de l’assemblée est par exemple décrit à l’instar d’une batterie électrique dont les pôles sont harmonisés pour faciliter la communication entre l’ici et l’au-delà. Publié aux côtés d’un encart publicitaire pour la T. S. F, l’auteur d’un article affirme par exemple que :

« Les nombreux cas de télépathie constatés lors d’événements tragiques, ainsi que les expériences scientifiquement faites prouvent que les ondes psychiques volent de par le monde avec la même rapidité que les ondes de T.S.F. La transmission de pensées et de phrases ou de sons par le télégraphe et la téléphonie sans fil existe. Pourquoi considérer comme impossible la transmission par les ondes psychiques de la pensée humaine. Nous sommes à une époque où il ne faut s’étonner de rien » (4).

La seconde révolution industrielle va en effet avoir un impact majeur sur la conceptualisation du corps humain comme machine, le corps devenant progressivement une partie intégrante des réseaux technologiques et électriques, comme l’a aussi montré Iwan Rhys Morus sur la base d’une analyse du rôle joué par l’électricité dans la culture victorienne (5).

Dans les gravures qui représentent les expériences de Tesla, le corps humain est conçu comme un conduit électrique au sein de démonstrations publiques de la force électrique – l’enjeu consistant à exhiber de manière spectaculaire les effets des courants à hautes tensions et à souligner la magie d’une nouvelle découverte scientifique (mais aussi la magie du corps de l’expert).

Le corps des médiums spirites est lui aussi régulièrement intégré dans des machines en tant que composant essentiel de leur fonctionnement global, et ce afin d’avérer les dons de ces individus à la sensibilité particulière. C’est le cas des expériences menées par l’ingénieur féru de parapsychologie Guy du Bourg de Bozas, en 1921, qui visent à montrer qu’ :

« Avec notre méthode, quiconque disposera d’un bon médium à effets physiques pourra se rendre compte, aisément, de la réalité indéniable, soit de l’action à distance de la force extériorisée, soit du processus originel des matérialisations » (6).

D’autres travaux de chercheuses et chercheurs faisant partie de notre projet Les Arts trompeurs, comme ceux qui sont menés au croisement de l’histoire de la magie et du spiritisme signalent l’existence du trope du corps humain comme appareil de transmission.

A partir d’un examen du tour de la seconde vue basé sur un code secret de communication binaire entre magicien et son assistante, Katharina Rein montre comment le corps humain est conçu comme un média technologique de communication à distance – la magie et le spiritisme puisant dans le même fonds culturel et scientifique façonné par les nouvelles technologies que sont au XIXe siècle le télégraphe et le téléphone (7).

Le magicien fonctionne alors comme un véritable appareil de transmission de données – émettant un message codé qui rappelle le mécanisme du télégraphe – la télégraphie ayant à la fois favorisé l’avènement du spiritisme et inspiré le tour de la seconde vue très populaire dans les années 1880-1890, rappelle Rein qui s’appuie sur le travail de Jeffrey Sconce.

D’une manière générale, domine dans les sources primaires (comme dans la littérature secondaire) l’idée que le médium spirite serait un puissant outil de captation et de communication de données (8). – à l’exemple des médiums à matérialisation qui produisent des ectoplasmes sur les modèles de la camera obscura, de la photographie ou du cinématographe.

Les Polowsky (vers 1900).

Ces documents mettent en exergue ainsi la centralité du paradigme du corps machine qui imprègne de nombreux champs du savoir au tournant du XXe siècle (9). – bien que l’on puisse retracer sa généalogie bien en amont de cette période, à l’exemple du corps-machine du magnétisme et du mesmérisme (10) ou de la vision mécaniste de Descartes.

SPIRITES TECHNOPHOBES ET TECHNOPHILES

Or, la place occupée par la technologie dans le champ du spiritisme est plus complexe qu’elle n’y paraît en raison à la fois des usages multiples (et souvent contradictoires) qu’elle permet, mais aussi en raison du manque d’unanimité quant à sa fonction d’alliée dans le cadre de mouvements parascientifiques en quête de légitimité.

Comme l’a montré Richard Noakes (11). les partisans du spiritisme sont notamment partagés quant à l’emploi de la technologie comme moyen de vérification des performances médiumniques : Alors que les uns y sont favorables au nom de la science et de la pensée positiviste, les autres refusent de lui accorder leur confiance, estimant que le corps humain est la machine la plus fiable qui ait jamais été inventée.

Ce qui pose en fait problème aux technophobes, c’est que la machine peu à peu se substitue au corps humain, soulevant ainsi la question plus générale de la transformation biologique des sujets au contact avec le monde mécanisé, c’est-à-dire de la transformation de son appareil psychique sous l’influence des stimuli provenant de la modernité technologique et sociale

Comme le signale Carolyn Marvin (12), l’impact des nouvelles technologies comme celle de l’électricité va susciter des discours, des pratiques et des représentations très contrastées divisant : D’une part, ceux qui considèrent le corps humain comme un point de référence pour comprendre les phénomènes du monde ; le corps est dans cette perspective jugé comme doté d’une autorité qui ne peut être remise en question en raison de sa proximité avec une nature merveilleuse et magique. D’autre part, ceux qui préfèrent faire abstraction du corps humain au sein d’une démarche scientifique visant à maîtriser la nature et à la soumettre à la toute-puissance d’une culture experte associée à l’écriture et à l’intellect.

S’oppose alors deux visions des rapports entre l’humain et la nature : alors que pour les premiers le corps apparaît comme un moyen de communication spontanée qui permet de vérifier l’existence de phénomènes naturels et surnaturels – avérant les liens magiques entre l’homme et la nature. Pour les autres le corps humain et sa subjectivité doivent être subsumés par la machine, la nature ayant dans ce cadre le statut de simple objet d’étude dépourvu de caractéristiques merveilleuses.

On retrouve des échos de cette division propre à la culture occidentale dans le champ des sciences parapsychologiques car :

En simplifiant à grands traits, on peut dire qu’alors que, dans le premier cas, c’est le corps du médium qui est magique et dans le second cas, c’est la science – et par extension les experts qui ont le pouvoir de domestiquer le monde naturel – qui sont jugés magiques.

Si certains spirites valorisent l’autorité naturelle du médium (refusant la subordination de l’humain à la mécanisation croissante du monde) - d’autres privilégient une vision du spiritisme au sein de laquelle la technologie est une alliée afin d’attester la validité scientifique de leurs doctrines.

Aussi, bien que les sympathisants du spiritisme recourent volontiers à des métaphores pour décrire le médiumnisme, beaucoup d’entre eux se méfient de la présence des appareils électriques censés conserver des traces concrètes des manifestations spectrales ou ectoplasmiques lors de séances avec les médiums à matérialisation – affirmant que les pouvoirs du médium ne peuvent être mesurés par ces dispositifs.

LA MAGIE DU CORPS HUMAIN (DU MEDIUM SPIRITE)

Comment comprendre cette méfiance à l’égard des machines au-delà des divergences de nature idéologique ?

Selon moi, le malaise provoqué par la technologie dans le champ du spiritisme s’explique par le fait que le médium est lui-même considéré et conceptualisé comme un dispositif technique doté d’une sensibilité vis-à-vis de laquelle aucune machine existante ne peut rivaliser. Ce postulat de la supériorité de l’humain sur la machine s’enracine dans une tradition de pensée philosophique et psychologique qui mène d’Hippolyte Taine aux spirites technophobes, en passant par Jean-Marie Guyau et Théodule Ribot.

Doté d’un corps humain littéralement extraordinaire, le médium spirite est considéré dans de nombreux documents comme un corps tout-puissant qui conjoint simultanément les possibilités offertes par diverses technologies modernes : photographie, télégraphie, téléphonie, télévision expérimentale, cinématographie, radiophonie, etc. Pourvu d’une réceptivité ultraperfectionnée qui le rend apte à la communication « sans fil », immédiate et simultanée de sons, d’images, de mots, le médium apparaît comme une machine polyvalente et totalisante, à savoir un « hypermédia ». Aussi, les effets magiques de la technologie contemporaine sont reversés au bénéfice du corps du médium devenu « hypermédiatique », comme l’illustrent une série d’occurrences révélatrices de l’investissement fantasmatique permis par la technologie au moment de conceptualiser les faits parapsychologiques

- le « phono-voyant » (1911) qui « peut voir par téléphone les personnes et les choses qui sont à l’autre extrémité du fil » (13).
- le « médium-photographe » (1924) tel le médium Erto observé par le Dr Gustave Geley et qui parviendrait à impressionner par la pensée et sans contact des plaques photographiques et de la pellicule film enfermés dans des châssis (14). Comme d’autres médiums dotés de capacités « radioactives », il impressionnerait des supports physiques de ses effluves spirituels.
- L’« homme-lampe électrique » (1928) qui est en mesure, grâce à la « radioactivité biopsychique humaine » d’illuminer une « lampe électrique à filament de carbone tenue dans les mains » (15).
- L’« homme-télévision » (1934) qui est doté d’ « impressions supersensorielles lui permettant de voir des objets qu’il ne pourrait pas percevoir autrement ».

Le professeur en neuropsychologie de l’Université royale de Rome, Giuseppe Calligaris, affirme qu’en pressant certains points du corps du sujet, le médium livre une description détaillée des personnes et objets qui se trouvent de l’autre côté d’un mur (16).

Ces occurrences discursives, et bien d’autres, non seulement déploient une vision admirative du corps humain devenu technologique, mais renvoient également peut-être aussi à un besoin de renverser les rapports entre l’humain et la machine imposés par l’industrialisation du travail et la mécanisation de la vie quotidienne.

MEDIUM ET CINEMATOGRAPHE : ENJEUX D’UNE RIVALITE

Pour étayer cette hypothèse du médium comme corps hypermédiatique, je propose de terminer avec l’exemple du cinématographe, un dispositif souvent absent de la scène spirite en tant qu’outil permettant d’attester des phénomènes surnaturels (17).

Les rares cas d’usage du cinématographe pour contrôler les séances s’expliqueraient d’une part, par les coûts trop importants entraînés par l’achat du matériel nécessaire, et, d’autre part, par la difficulté technique de filmer des faits réalisés dans une quasi-pénombre.

Eusapia Palladino.

Lors de la création de l’Institut de Recherches Psychiques de France en 1912, on met sur pied un organe destiné exclusivement à l’étude scientifique des phénomènes parapsychiques, le « Bureau Julia », qui compte alors à son actif quatre « procédés d’identification spirite » : l’anthropométrie de la matérialisation partielle du décédé (dactyloscopie), l’écriture directe, les communications croisées et la photographie (18).

Un rapport rédigé dans le cadre de ces travaux indique que :

Nous aurions pu adjoindre, à ces quatre moyens de reconnaissance, le procédé par incarnation, mais pour qu’il fût pratique, il aurait fallu mettre en œuvre le phonographe et le cinématographe ; le phonographe aurait enregistré durant la vie de l’individu, ses paroles, avec le type particulier à chacun de nous, de la forme du verbe ; ainsi, avec le phonographe, le procédé de la communication croisée peut être plus véritable. Le cinématographe aurait enregistré les tics de l’individu ainsi que ses gestes habituels de la vie courante. Avec l’emploi de ces deux procédés, l’identification aurait été beaucoup plus parfaite. Nous ne voulons pas discuter ici, si le phénomène de l’incarnation peut avoir lieu, il suffit d’enregistrer les tentatives faites dans ce sens, et qui en démontrent la réalité. L’emploi de ces deux procédés demanderait malheureusement une dépense assez élevée (près de quinze cents francs) que l’Institut de Recherches Psychiques de France ne peut supporter, ses ressources étant des plus limitées (19).

Le manque de ressources financières apparaît donc comme un argument récurrent invoqué par les spirites pour justifier l’absence de recours au cinématographe, considéré à l’époque comme l’un des outils en mesure de fournir des preuves objectives irréfutables. Nonobstant, si l’argument des difficultés financières et techniques semble crédible, on ne peut manquer de s’interroger sur les raisons plus diffuses de cette absence de l’appareil cinématographique. Selon moi, cette absence prend racine au niveau de « l’inconscient » de la scène spirite, elle-même déjà surchargée d’ondes électriques et d’instruments enregistreurs incarnés notamment dans la personne du médium. Dans un tel contexte, un appareil cinématographique viendrait rivaliser et défier trop directement les dons du médium, risquant de les annuler, soit par parasitage d’ondes électriques, soit, plus concrètement, par une mise à découvert d’éventuelles supercheries. Car les fantômes n’apprécient guère la présence d’outils destinés à les « capturer », refusant souvent de se manifester à l’assemblée lors de séances suréquipées d’instruments de mesure. Mais plus important encore, le complexe de supériorité des spirites joue certainement un rôle dans cette mise à l’écart du cinématographe, la sensibilité humaine du médium étant considérée comme nettement plus performante que la technologie.

Je rappelle brièvement que dans le champ du spiritisme, le corps du médium (le plus souvent féminin) apparaît comme un corps doté d’une sensibilité électrique négative qui facilite les échanges entre l’univers des morts et celui des vivants.

Les partisans du spiritisme attribuent ainsi aux qualités féminines d’intuition, de passivité, d’impressionnabilité et d’imagination une véritable valeur puisque c’est grâce à elles que les médiums parviennent à communiquer avec l’au-delà.

La co-présence d’un médium spirite et d’un instrument cinématographique dans un même espace risquerait de mettre en concurrence deux types de sensibilités (humaine et machinique) difficiles à concilier : celle du médium qui repose sur des facultés surnaturelles soi-disant impossibles à égaler, et celle de la caméra et de la pellicule cinématographiques qui enregistrent tout sans discrimination. Or, il s’agit précisément pour les médiums d’affirmer la prééminence de leurs facultés perceptuelles, non seulement vis-à-vis du commun des mortels, mais également vis-à-vis des techniques existantes qui ne suppléent qu’imparfaitement le besoin d’intercepter l’au-delà. Pour les spirites, en effet, le corps des médiums est le mieux placé pour entrer en contact avec le monde suprasensible, cette expertise ne pouvant être déléguée à aucune autre personne ou dispositif.

Cette interprétation est confirmée par le fait que certains textes décrivent le médium à l’instar d’un cinématographe, notamment dans l’exercice de la voyance où il devient à la fois le producteur et le récepteur d’une perception intérieure qui défile à la manière d’images fixes ou mobiles. En 1913, Eugène Osty publie sous le titre Lucidité et intuition. Étude expérimentale ses observations scientifiques sur une voyante-medium, Mme M., une femme décrite comme un appareil capable de produire, projeter et visionner les images de sa voyance.

Osty développe ainsi longuement « la comparaison du psychisme subconscient de Mme M. avec un appareil cinématographique » :

« Supposons, par exemple, que Mme M… révèle un accident tragique et les conséquences diverses : organiques, psychiques et sociales, qu’il aura dans l’avenir pour la personne présente. Tout d’abord se présentera le tableau animé de l’accident, avec la foule des images qu’il nécessite pour qu’il soit mouvant. Puis aux divers aspects de ce tableau succédera la vision de la personne seule, laquelle, par son attitude générale et par sa mimique, exprimera l’ensemble des conséquences. Et aussitôt d’autres tableaux viendront, successivement, montrer la vision des organes atteints ; et la physionomie de la personne occupant ensuite tout le champ d’attention, considérablement grossie, mimera ses impressions en de multiples tableaux qui la présenteront à des époques différentes de sa vie…

Ne dirait-on pas qu’il s’agit du déroulement d’un film établi suivant les procédés ordinaires et avec la connaissance des trucs de substitution ? L’analogie n’est-elle pas frappante avec, surtout, ce procédé qui consiste à suspendre la marche du tableau principal, pour lui substituer la seule image d’un des personnages, dont la mimique n’aurait pas été assez expressive dans ses dimensions relatives à l’ensemble, mais qui, projetée isolément sur l’écran, en raison de son ampleur gigantesque, ne laisse rien perdre de son expression. Mme M…, en hypnose lucide, est donc comme dans une réelle salle cinématographique. Son imaginaire confectionne, à mesure, les images mentales qui, étant toujours hallucinantes, lui apparaissent comme de véritables projections. Et c’est ainsi, par le déroulement, devant ses yeux de rêve, d’une suite d’images animées et colorées, choisies et combinées pour être très expressives, qu’elle prend connaissance des fragments de notre évolution future (20). »

Mobilité de la représentation, jeu physionomique des personnages, succession narrative logique, gros plans significatifs, illusion de réalité du perçu et réalisme de l’image, tous ces aspects concourent à faire de la voyance de Mme M. un film dont elle est la spectatrice unique et privilégiée. Le médium maîtrise donc toutes les étapes liées à l’élaboration d’un film, depuis son tournage, jusqu’à la perception du produit fini. Si donc le cinématographe est refoulé de la séance spirite, c’est parce que deux cinématographes, l’un « humain », l’autre technologique, ne peuvent pas cohabiter au sein d’un même espace, au risque de faire disparaître les fantômes. Et c’est comme si les spirites voulaient s’arroger le droit exclusif d’enregistrer, de projeter et de visionner des images et des sons parvenus d’un autre monde.

Car en tant que véritable « machine-cinéma », le médium peut parfaitement manipuler la temporalité et l’espace, accéder au passé et au futur sans entrave, jouir du don d’ubiquité, capter l’invisible et l’impénétrable (comme le montre d’ailleurs également – du côté du pôle spectatoriel –l’émergence de ce que j’ai appelé la figure du spectateur télépathe). Dans ce contexte, les machines reproduisant trop franchement les faits paranormaux, doivent se cantonner au statut, soit d’aimable fantaisie spéculative, soit de modélisateur du corps parapsychique, l’une et l’autre épargnant aux médiums spirites le chômage technique.

Conclusion

On le voit, le médium spirite apparaît clairement à l’image d’un puissant média d’enregistrement et de communication, conjuguant les possibilités offertes par le télégraphe, le téléphone, la télévision (psychique) et le cinématographe. Or, si la technologie sert de condition de possibilités à l’émergence du spiritisme et à la construction du trope du médium comme corps hypermédiatique, elle représente également une menace partiellement neutralisée par le refoulement dont elle est l’objet (notamment dans le domaine discursif).

La question de la rivalité entre corps et machine au sein des mouvements spirites apparaît comme une question d’ordre non seulement idéologique et philosophique, mais aussi éthique et épistémologique, la technologie n’étant valorisée par les spirites qui si elle sert directement leur cause et permet de valider leurs doctrines.

L’usage circonstancié de la technologie par les spirites fait alors nettement contraste avec l’enthousiasme des magiciens qui se réjouissent, par exemple, que la technologie puisse révéler l’inconscient du tour de magie et la nature complexe de l’art du magicien, à l’instar de Raynaly qui sera chronophotographié à la Station physiologique de Paris pour fournir au psychologue Alfred Binet matière à analyser la psychologie de la prestidigitation.

Au final, en interrogeant quelques aspects de cette relation houleuse entre spiritisme et médias technologiques, j’espère avoir pu esquisser quelques pistes de réflexion autour de la manière dont le corps humain est investi de pouvoirs magiques.

Notes :

- (1) LUCKHURST, Roger, The Invention of Telepathy, 1870-1901, Oxford, Oxford University Press, 2002 ; PETERS, John Durham, Speaking into the Air : A History of the Idea of Communication, Chicago, University of Chicago Press, 2000 ; POTTS, John, Technologies of Magic : A Cultural Study of Ghosts, Machines and the Uncanny, Sydney, Power Publications, 2006 ; SCONCE, Jeffrey, Haunted Media. Electronic Presence from Telegraphy to Television, Durham & Londres, Duke University Press, 2000 ; THURSCHWELL, Pamela, Literature, Technology and Magical Thinking, 1880-1920, Cambridge, Cambridge University Press, 2001.
- (2) EDELMAN, Nicole, Histoire de la voyance et du paranormal : du XVIIIe siècle à nos jours, Paris, Seuil, 2006 ; LACHAPELLE, Sofie, Investigating the Supernatural, From Spiritism and Occultism to Psychical Research and Metapsychics in France, 1853-1931, Baltimore, The John Hopkins University Press, 2011 ; PLAS, Régine, Naissance d’une science humaine : la Psychologie, les psychologues et le « merveilleux psychique », Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2000. Source : Documents sur Eusapia Palladino, Institut général psychologique, Section des Recherches psychiques et physiologiques, Paris, 1909. Voir à ce sujet : Christine Blondel « Eusapia Palladino : la méthode expérimentale et la “diva des savants” », dans Bernadette Bensaude-Vincent et Christine Blondel, Des savants face à l’occulte, 1870-1940, Paris Éditions de la Découverte, 2002, pp. 154-155
- (3) Ferdinando Cazzamali, « Phénomènes télépsychiques et radiations cérébrales », Revue Métapsychique, n°4, juillet-août 1925, pp. 215-233.
- (4) J. D., « La transmission de la pensée. Faits étranges et révélations », La France Moderne, juin 1929, p. 4.
- (5) Iwan Rhys MORUS, « The Measure of Man : Technologizing the Victorian Body », History of Science, vol. 37, n°3, 1999, pp. 249-282.
- (6) Guy du Bourg de Bozas, « Nouvelle Méthode pour la démonstration et l’étude de l’extériorisation dynamique et ectoplasmique », Revue Métapsychique, n°8, novembre-décembre 1921, p. 442 (442452)
- (7) Katharina Rein, « Mind Reading in Stage Magic : The “Second Sight” Illusion, Media, and Mediums », communication + 1, vol. 4 Occult Communications : On Instrumentation, Esotericism, and Epistemology, article 8, 2015. URL : http://scholarworks.umass.edu/cpo/v... (consulté le 3 juillet 2016). Rein montre notamment dans le cas du tour de la seconde vue que la technologie est toujours cachée pour mieux permettre de transférer ses fonctions surnaturelles vers le magicien lui-même (p. 10). Pour que l’illusion fonctionne et que le magicien soit considéré comme l’auteur du tour de force, il est nécessaire de dissimuler les médias technologiques auxquels sont attachés les pouvoirs magiques.
- (8) Simone Natale estime que le médium spirite est régulièrement décrit comme un appareil à la fois de réception et de transmission des messages de l’au-delà, ses pouvoirs médiatiques transcendant les frontières culturelles, nationales et linguistiques (Simone Natale, The Spectacular Supernatural : Spiritualism and the Rise of the Media Entertainment Industry, Pennsylvanie, Pennsylvania State University Press, 2016).
- (9) Mireille Berton, Le corps nerveux des spectateurs. Cinéma et sciences du psychisme autour de 1900, Lausanne, L’Âge d’Homme, 2015, pp. 49-64, pp. 77-108.
- (10) WINTER, Alison, Mesmerized. Powers of Mind in Victorian Britain, Chicago/Londres, The Universtity of Chicago Press, 1998.
- (11) NOAKES, Richard, « The Sciences of Spiritualism in Victorian Britain : Possibilities and Problems », dans Kontou T., Willburn S. (dir.) The Ashgate Research Companion to Nineteenth Century Spiritualism and the Occult, Farnham, Ashgate, 2012, pp. 25-54.
- (12) MARVIN, Carolyn, When Old Technologies Were New. Thinking About Electric Communication in the Late Nineteenth Century, New York/Oxford, Oxford University Press, 1988, pp. 110-111, 141, 151.
- (13) M. Turvey, « Un homme qui voit par téléphone », rubrique Echos et Nouvelles, Annales des Sciences psychiques, n°17-18, 1-16 septembre 1911, p, 316.
- (14) Gustave Geley, « Le Cas du médium Erto (II). Impressions et empreintes sur des films et plaques sensibles », Revue Métapsychique, n°4, juillet-août 1924, pp. 274-301.
- (15) S. a. « Le Fluide humain », Pages Libres, n°730, 2ème série, n°273, août 1928, pp. 21-24.
- (16) S. a. « Man Television Machine, Italian Scientist Says », Chicago Daily Tribune, 27 novembre 1934, p. 11.
- (17) Voir SOLOMON, Matthew, Disappearing Tricks. Silent Film, Houdini and the New Magic of the Twentieth Century, Urbana/Chicago/Springfield, University of Illinois Press, 2010.
- (18) L. Lefranc, « Organisation définitive d’un “Bureau Julia” à “l’Institut de Recherches Psychiques de France” », Le Monde Psychique, Organe mensuel “l’Institut de Recherches Psychiques de France” pour l’étude expérimentale des phénomènes spirites, février 1912, n°12, p. 357. Voir : Albert de SchrenckNotzing, Les Phénomènes physiques de la médiumnité, Paris, Payot, 1925 [1913], pp. 140-141.
- (19) L. Lefranc, « Organisation définitive d’un “Bureau Julia” à l’Institut de Recherches Psychiques de France », ibid., pp. 357-358.
- (20) Eugène Otsy, Lucidité et intuition. Étude expérimentale, Paris, Félix Alcan, 1913, p. 74-75.

A lire :
- Phénomènes psychiques.
- Le spiritisme.
- Fantômes spirites.
- Les révélations d’un magnétiseur.
- Les médiums sont-ils des prestidigitateurs ?
- Le corps nerveux des spectateurs : cinéma et sciences du psychisme autour de 1900 de Mireille Berton (Edition L’Age d’Homme, 2015).

Tous les documents et archives sont proposés sauf avis contraire des ayant-droits, et dans ce cas seraient retirés.

Auteur : Mireille BERTON


Mise à jour effectuée le : 2 janvier 2017.
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ISSN attribué par la Bibliothèque nationale de France : ISSN 2276-3341

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