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LA VIE EST UN REVE / Pedro Calderón de la Barca

Théâtre 71 (Malakoff, 16 janvier 2013).

Texte français de Denise Laroutis, mise en scène de Jacques Vincey.

Pedro Calderón de La Barca (1600-1681) - dramaturge très chrétien et favori de la cour du roi Philippe IV qui fut ordonné prêtre à cinquante et un ans - est l’auteur de quelque deux cent pièces, dont certaines bien connues en France comme L’Alcade de Zalamea, Le Prince constant, Le Médecin de son Honneur, La Dévotion de la croix, Le Magicien prodigieux et La Vie est un rêve, plus connue sous son titre habituel : La Vie est un Songe et 70 auto-sacramentales.

La pièce mythique, sans doute inspirée d’un conte des Mille et une nuits, est l’une des plus célèbres du théâtre européen, mais aussi l’une des plus difficiles aussi à monter. Avec un thème universel - Calderón est assez proche de Shakespeare - l’illusion permanente où nous vivons. C’est sans doute l’un des mots les plus fréquents de la pièce, et l’incapacité fréquente des êtres humains « à distinguer nettement la veille d’avec le sommeil ». Ce que constatait aussi René Descartes à la même époque. Incapacité aussi à trier le vrai du faux dans leur vie quotidienne alors que le monde change, que les repères basculent, et que la jeunesse s’enfuit. « Les années nous viennent sans bruit », disait déjà Ovide.

On est dans une Pologne imaginaire. Et dans une histoire de pouvoir royal qui tourne mal. Alfred Jarry connaissait-il la pièce quand il écrivit Ubu Roi ? Le roi Basile a vu dans le ciel des signes funestes, à la naissance de son fils Sigismond, et pour qu’il ne devienne un jour un tyran, il va le faire enfermer, seul, enchaîné dans une tour perdue dans les montagnes. Enchaîné, couvert de poussière et violent, il ressemble alors autant à une bête qu’à un homme Quand la pièce commence, Rosaura, une jeune fille séduite et abandonnée, est arrivée en Pologne, déguisée en homme, pour se venger de son séducteur. Sigismond que son père fait droguer et met tout d’un coup sur le trône royal comme pour le tester, en lui faisant croire qu’il s’agit d’un rêve. En effet, Basile, comme pour mieux conforter cette sensation de rêve, le fera ensuite ramener dans la tour. Et l’on viendra ensuite lui proposer de prendre le pouvoir, mais il a déjà pris assez de distance vis-à-vis de ses perceptions pour se méfier, et en effet le traitement que l’on lui fait subir, a de quoi rendre fou. Le roi va être rattrapé par son destin, ce qui est aussi un thème de la pièce. Pour compliquer encore un peu les choses - la pièce a plusieurs intrigues secondaires - Sigismond va découvrir l’amour avec Rosaura qui a réussi à pénétrer dans le palais royal où vit celui qui l’a déshonorée.

Le rêve, comme le disent bien Jacques Vincey et son dramaturge Vanasay Khamphomala, est comme chez Shakespeare ; il autorise les déferlements les plus violents et les plus bestiaux… et le surgissement de visions terrifiantes dont tout l’enjeu sera de savoir de quelle manière et à quel prix les personnages, et avec eux, les spectateurs parviendront à se libérer. D’ailleurs, écrit Calderón, « l’expérience prouve que l’homme dans sa vie rêve ce qu’il est jusqu’à son réveil. Le roi se rêve roi et vit dans cette erreur en ordonnant, en disposant, en gouvernant. Et cette gloire qu’il reçoit en prêt, il l’écrit sur du vent, et la mort le réduit en cendres : Malheur terrible ! Dire que des hommes font tout pour régner, voyant qu’ils se réveilleront dans le rêve de la mort ! Le Riche rêve sa richesse, qui l’étouffe sous les ennuis. Le pauvre rêve qu’il subit sa pauvreté et sa misère. On se met à prospérer ? Rêve ! On s’efforce, on s’agite ? Rêve ! On blesse, on fait du mal ? Rêve ! Dans le monde, en conclusion, tous, nous rêvons ce que nous sommes et aucun ne s’en rend compte. »

La langue de Calderón, foisonnante et haute en couleurs, bien traduite ici par Denise Laroutis, est l’une des plus magnifiques qu’on ait jamais écrites pour le théâtre, et plus de trois siècles après, elle continue à nous enchanter. La mise en scène de Jacques Vincey est tout à fait remarquable dans sa rigueur et sa précision - d’aucuns disaient hier soir une certaine sécheresse - et on a rarement entendu le texte de Calderón sonner aussi bien, même si on peut avoir quelques réserves.

Vincey a intelligemment imaginé une seule pièce où toute l’action se passe, ce qui évite des changements de décors approximatifs. Mais Matthieu Lorry-Dupuy, lui, a construit un décor dont les portes s’abattent en avant, dans la poussière et le bruit pour laisser entrer les personnages. Chic et choc, mais pas très malin, puisqu’ensuite les dites portes, une fois par terre, gênent la marche des acteurs, dont l’unité de jeu, par ailleurs, n’est pas toujours évidente.

Avec, d’un côté, trois vieux routiers du théâtre qui connaissent bien leur métier : Philippe Duclos impeccable (Clotalde), Morier-Genoud (le Roi) tout aussi impeccable mais qui en fait parfois un peu beaucoup, Vieux, tout à fait étonnant dans le rôle du fou Clairon. Et une bande de jeunes comédiens énergiques et pleins de vie : Antoine Kahan (Sigismond), Florent Dorin (Astolphe) qui se tirent bien de rôles pas faciles, Noémie Dujardin (Etoile), Estelle Meyer, disons plus… inégales. A leur décharge, il faut dire que l’on se demande comment elles peuvent respirer, enfermées dans des bustiers très laids. Les autres costumes - un mélange bizarre d’armures et de vestes d’aujourd’hui imaginés par Olga Karpinsky - ne sont pas non plus des plus réussis.

Malgré ces réserves, le travail de Vincey est brillant et savoureux. Même si le début est un peu lent et si le spectacle - sans entracte en deux heures et demi - a quelques creux, on écoute fasciné par la fable de Calderón sur les valeurs trompeuses auxquelles obéit toute vie humaine.

- Source : Le Théâtre du Blog.

Photos : Pierre Grosbois. Tous les documents et archives sont proposés sauf avis contraire des ayants-droit, et dans ce cas seraient retirés.

Auteur : Philippe du VIGNAL


Mise à jour effectuée le : 3 avril 2013.
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