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LA GRANDE MAGIE

Comédie Française (Paris, avril 2009).

Une pièce de Eduardo De Filippo, texte français d’Huguette Hatem, version scénique d’Huguette Hatem et Dan Jemmett, mise en scène de Dan Jemmett.

Du célèbre auteur/acteur/metteur en scène napolitain (1900-1984), fils naturel, comme on disait autrefois, du grand acteur Eduardo Scarpetta, on ne connaît en France que peu de pièces : Filumena Marturano, Samedi, dimanche et lundi, Sik-Sik et cette Grande Magie qui est sans doute la meilleure.

L’histoire se passe évidemment à Naples, dans les années 30, au Grand Hôtel où l’on annonce aux bourgeois en villégiature, que le célèbre magicien Otto, doit présenter le soir même un spectacle « de tout premier ordre ». Mais le pauvre Otto, accompagné de quelques compères et de sa femme plus toute jeune mais qui cherche encore à séduire, est , en fait, un artiste de dernière catégorie, condamné aux tournées minables et couvert de dettes, et qui ne mange pas tous les jours à sa faim.

C’est dire qu’il est prêt aux arrangements douteux qui pourraient lui rapporter quelques billets… Justement, cela tombe à pic : le photographe local voudrait bien se retrouver en tête à tête avec Marta, la jeune et belle épouse de Calogero dont il est l’amant. Otto, après plusieurs tours de prestidigitation un peu faciles, choisit Marta dans le public et la fait disparaître dans un sarcophage ”égyptien”, absolument authentique comme il le prétend, équipé d’une porte de fond qui permettra à Marta de se faire discrètement la belle avec son amant pour quinze minutes … Mais il ne respecte pas le contrat et part avec elle pour Venise. Sale temps pour les mouches et pour Otto… qui reste cependant impassible.

Calogero exige en effet très vite qu’il fasse réapparaître sa femme. Otto essaye alors de le persuader que le tour prend plus de temps que prévu et que… bon, on ne va pas tarder à la revoir ! Le mari méfiant, appellera un inspecteur de police à qui, très discrètement, Otto, déjà presque accusé de meurtre, dévoilera les coulisses de l’histoire.

Il y a du drame, de la comédie mais aussi une grande poésie dans cette galerie de personnages aussi fantasques qu’attachants. Quant à Calogero, Otto lui expliquera avec beaucoup de conviction et d’habileté qu’il est l’objet d’hallucinations et que c’est lui-même, le mari qui a, en réalité, fait disparaître son épouse. Au bord de la folie, Calogero s’isole chez lui, en proie à la colère de sa famille qui le trouve tout à fait dérangé mais Otto lui dit que tout cela n’est qu’une question de temps soumis à variation selon les individus… Il réussit même à lui soutirer un chèque important pour rembourser une dette en lui faisant croire que tout cela fait partie d’un jeu. Et Calogero signe sans méfiance… "Tu crois que le temps passe mais ce n’est pas vrai, le Temps est une convention ; si chacun de nous vivait sans engagements, sans affaires, je veux dire une vie naturelle primitive, toi, tu durerais sans le savoir. Donc le temps, c’est toi". La fin ? Assez merveilleuse et amère à la fois, mais on vous en a déjà trop dit…..

Là où de Eduardo De Filippo frappe très fort, c’est quand il montre « que la vie est un jeu et que ce jeu a besoin d’être soutenu par l’illusion qui, à son tour, doit être alimenté par la foi ». Effectivement, le pauvre Calogero n’ a qu’un seul besoin : croire, mais croire à tout prix que sa femme ne l’a pas quitté pour un autre homme, et Otto est assez roublard et perspicace pour l’avoir bien compris depuis le début et pour l’impliquer dans cette disparition. Il arrive même à le convaincre que sa femme ou son avatar est enfermée dans une boîte qu’il ne doit jamais ouvrir… Mais la vie n’est pas si simple et Otto se trouvera beaucoup plus impliqué qu’il ne pouvait le soupçonner dans toute cette affaire. Naïf, Calogero ? Pas plus que ceux qui ne résistent pas au charme de nombreux escrocs patentés qui jouent sur l’aveuglement de leurs victimes en leur faisant miroiter des gains fabuleux à condition qu’ils leur fassent confiance.

De Filippo, qui savait observer comme personne ses contemporains riches ou pauvres, vieux ou jeunes, se révèle, ici un dramaturge de premier ordre qui sait finement jouer de la frontière entre illusion et réalité, entre folie et normalité, entre grotesque et tristesse, entre passé et avenir, en donnant vie à ces personnages qu’il devait rencontrer au quotidien dans Naples mais qu’il savait rendre exceptionnels comme Otto ou Calogero, dont on demande parfois qui manipule l’autre… Ce n’est pas pour rien, car il devait s’y retrouver, que Pirandello admirait de Filippo. Reste à donner une unité à cette suite d’événements poétiques, et il faut de grandes qualités pour mettre en scène cette Grande Magie qui dure, dans sa version complète, plus de deux heures, comprend quelque dix sept personnages, où les tours de magie, au début de la pièce, doivent servir de fil rouge s’emparer sans manger le texte, où le rythme ne doit pas faiblir pour ne pas nuire aux nombreux rebondissements… Illusion et réalité du quotidien de l’illusionniste, pauvre bougre obligé de gagner le pain de ses compères et de sa femme. La pièce est séduisante mais pas si facile à monter !

Photo : phannara Bun.

Dan Jemmett, en tout cas, s’en est emparé avec une indéniable maîtrise, en particulier dans la direction d’acteurs. Hervé Pierre (Otto Marvuglia) atteint une perfection dans le rôle ; il a une présence singulière dès les premiers instants où il arrive sur le plateau : tour à tour, roublard, séducteur, angoissé, il décline une palette de sentiments tout à fait étonnante et son complice Denis Podalydès n’a jamais été aussi meilleur dans ce rôle de mari naïf et obsédé par son idée fixe : il en devient même parfois inquiétant, quand il a ce regard que l’on retrouve chez les patients atteints de démence frontale. Vraiment du grand art d’acteur à la fois empreint d’une technique parfaitement maîtrisée et d’une magnifique sensibilité.

Les deux sont comme deux frères embarqués dans une drôle de galère : l’un sans aucun moyen financier, a perdu la femme de l’autre qui a de l’argent et qui ne comprend absolument rien à l’histoire qu’il est en train de vivre. Il y a aussi autre chose de fascinant qui n’est pas si courant à la Comédie-Française, C’est l’unité de jeu que Dan Jemmett à réussi à donner au spectacle. On voit que les comédiens ont du plaisir à jouer ensemble et quand ils ne jouent pas dans une scène, ils sont d’une extrême attention à tout ce qui se dit sur le plateau. Et les derniers spectacles de la Comédie-Française auraient plutôt prouvé le contraire.

Photo : phannara Bun.

Jamais depuis bien longtemps la troupe n’avait su être autant à cette hauteur pour créer un spectacle d’un dramaturge contemporain ou non. Au chapitre des inévitables réserves, un début mou du collier, en partie dû à une scène d’exposition que De Filippo a eu un peu de mal à construire, une scénographie pas vraiment réussie qui reste entre le deuxième et le premier degré, des coupures qui font sauter quelques nuances du texte, et sans doute parce que Jemmett n’a pas pu faire autrement, les personnages de la fin qui sont joués par certains acteurs du début : il n’est pas évident que les spectateurs non initiés s’y retrouvent bien dans ces identités. Jemmett va même jusqu’à faire jouer l’inspecteur à Cécile Brune qui joue aussi deux autres petits rôles… ce qui n’était sans doute pas l’idée du siècle.

Reste que, malgré ces réserves, c’est une vraie, grande et belle mise en scène que peu de gens auraient été capables de faire. Ce qui ne diminue en rien les qualités de celle de Laurent Lafargue qui avait ,lui aussi ,bien réussi son coup, avec un Daniel Martin extraordinaire mais avec un jeu tout à fait différent de celui d’Hervé Pierre.

Qui a dit que le théâtre ne se portait pas bien ? Oui, sans doute quand les textes n’ont aucun intérêt, mais Dan Jemmett et Eduardo De Filippo nous offrent un spectacle à la fois populaire , jamais vulgaire et d’une grande intelligence.

- Source : Le Théâtre du Blog.

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Auteur : Philippe du VIGNAL


Mise à jour effectuée le : 2 janvier 2012.
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