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LA FETE DU VILLAGE

Extrait de L’Illusionniste, vol 2, N°14 de février 1903.

Dans une foire de village, un bourgeois, nommé Rigolet, type accompli du badaudage, le nez au vent, se promenait. Voyons, se dit le camarade, sur quel point diriger mes pas ? Faut-il, écoutant la parade, la suivre en ces joyeux ébats ? Dois-je préferer les merveilles des singes et des chiens savants ? Ou l’équilibre des bouteilles ? Ou les nabots ? Ou les géants ? Je devrais m’arrêter peut-être aux danseurs de corde ! Oui, mais je voudrais bien aussi connaître la physique et ses noirs secrets. Ah ! Bath ! Restons à cette place ! Le tambour s’y vient installer : iI annonce l’ami Paillasse... Le voilà, chut ! Il va parler !

Depuis l’origine du monde, criait Paillasse, le soleil jamais, sur la machine ronde, n’eût l’honneur de voir mon pareil ! Avec facilité j’avale des sabres tout frais repassés ! d’un fusil je pare la balle et ranime les trépassés ! Avec moi, les tiges de botte se changent en des mets exquis. Les poissons dansent la gavotte... Les oiseaux chantent tout rôtis ! C’est vainement que mes confrères cherche à briller devant vous : convenez-en, ces pauvres hères ne me viennent pas aux genoux.

Le Charlatan dont la boutique ose s’élever près de moi, dans son arrogance se pique en tout de me faire la loi. D’un vase de petite forme, dernièrement il fit sortir un dindon d’envergure énorme : cela vous l’a fait applaudir. Eh bien ! ce n’est que bagatelle, car moi je prétends, dès ce soir, exécuter ce que j’appelle le tour du dinde en habit noir (1). Quand Paillasse fait ses programmes, iI est toujours digne de foi : "Entrez, messieurs : entrez, mesdames, et vous serez contents de moi !" Pour le coup notre gobe-mouche avait trouvé ce qu’il cherchait, et l’eau lui venait à la bouche du bonheur qu’il se promettait. Moyennant deux sous, dans la salle, il se faufile le premier et, pour ne rien perdre, il s’installe tout près de l’habile sorcier.

Pendant qu’on allume le lustre, un voisin dit à Rigolet : "De cet escamoteur illustre, je vais vous raconter un trait."

"Dans une pomme il dit qu’on trouve la carie que Ton pense : moi, je pense un Roi ; mais je découvre un PEPIN en guise de Roi. Ecoutez encore ! Je lui prête mon chapeau pour casser des œufs : dedans il fait une omelette ! Ah ! Que ne la fît-il sans eux !!!"

Cependant s’ouvre la séance. Moment auguste et solennel ! Paillasse, malgré sa science, paraît comme un simple mortel. Il fait des tours de toute espèce, excepté ceux qu’il a promis : Au dindon seul on s’intéresse, et c’est lui qu’on veut à grands cris.

De ce bruit paillasse se pique et, sans plus se faire prier, iI montre un dindon magnifique qu’il tire du fond d’un panier.

Un murmure éclate : on lui crie : "Monsieur, votre tour n’est pas bon, car, dans cette plaisanterie, un habit noir manque au dindon."

Paillasse alors, plein d’assurance, leur dit :

"Messieurs, entendons-nous. Je n’ai rien sur la conscience. Voyons, de quoi vous plaignez-vous ? Mon rival avait fait l’affaire avec sa robe ; moi, ce soir, j’ai mon habit : je viens de faire le tout du dinde en HABIT NOIR.

Maintenant, un autre exercice ! A Robert-Houdin j’ai tiré, pour en obtenir bon office, un flacon d’éther concentré.

Par une vertu surhumaine, en l’air j’endormirai mon fils : de la puissance éthéréenne, vous allez être tous saisis."

En effet l’éther fit prodige : Paillasse et tous les assistants, étourdis par un lourd vertige, s’endormirent en même temps.

Combien dura cette séance, on ne le sait ; mais, par bonheur, Rigolet eu l’heureuse chance d’en être quitte pour la peur.

En tombant sur une fenêtre, par ce coup il brise un carreau, et, grâce à l’air qui le pénètre, iI peut sortir de ce panneau.

Un autre, après cette aventure, du canton se serait sauvé.

Mais lui n’avait pas la mesure du plaisir qu’il avait rêvé. "Voyons encore de la magie", dit Rigolet ; "mais cependant, pour ne pas risquer l’asphyxie, celle fois je serai prudent."

Mais un bruit frappe ses oreilles. Un escamoteur patenté annonçait parmi ses merveilles. Quoi ? Le CORNICHON ENCHANTÉ.

Voila bien, dit-il, mon affaire. Cela doit être très piquant. Je vais entrer, et verrai faire ce tour dont le titre est charmant.

Il entre donc, et se régale. Car trouvant tout miraculeux, l’escamoteur que rien n’égale, lui fait écarquiller les yeux.

Se levant alors, il s’adresse, a cet adroit escamoteur : "Si vous me cédiez votre adresse", dit-il, "quel serait mon bonheur !"

Voyons ! Des tours qu’ici j’admire, la recette m’enchanterait. Donnez-la-moi. — Vous voulez rire. Ma recette ! Elle se fait ; Mais la donner l’ayant reçue ? De moi vous voulez vous moquer ! Toujours elle est trop bienvenue a ce prix pour vous la céder.

— Monsieur, pas de plaisanteries ! Chez vous je ne suis pas séant pour de telles bouffonneries. Eh bien, montrez-nous maintenant le fameux tour de votre annonce. Oui ! le cornichon enchanté. Croyez-vous donc que j’y renonce après nous l’avoir tant vanté ?

— Monsieur, je vais vous satisfaire. Répondez : mes tours d’aujourd’hui, ont-ils eu l’honneur de vous plaire ? — Oui, Monsieur, oui, mille fois oui !

— Alors le tour est fait, messire ! Car, si j’ai pu vous enchanter, vous l’êtes donc... Je me retire. J’ai l’honneur de vous saluer.

ROBERT HOUDIN.

(1) A Boulogne-sur-Mer, en 1840, on voyait une affiche, parmi le détails des tours plus ou moins surprenants d’un escamoteur : Ce soir on fera le tour du DINDON EN HABIT NOIR. Cette plaisante mystification fut faite par Palatini prestidigitateur du siècle dernier. A cette époque les séances d’escamotage étaient pour ainsi dire un combat continuel de finesse entre le public et l’opérateur, qui s’arrangeait toujours de manière à mettre les rieurs de son côté.

Titre original : LA FETE DU VILLAGE ou le cornichon enchanté.

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ISSN attribué par la Bibliothèque nationale de France : ISSN 2276-3341

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