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L’ENFER DE CLOUZOT

Une plongée psychédélique dans la névrose d’un cinéaste.

En 1964, Henri Georges Clouzot choisit Romy Schneider et Serge Reggiani pour être les vedettes de son nouveau film intitulé L’Enfer. A cette époque Clouzot traverse une période difficile après l’échec de son film La vérité. Lui, le cinéaste de légende, auteur de chefs-d’œuvre du cinéma mondial comme Le Corbeau, Quai des Orfèvres ou Le Salaire de la peur, se retrouve dos au mur ! Il décide alors de jouer le tout pour le tout en mettant en chantier un événement cinématographique doublé d’une œuvre révolutionnaire sans précédent.

Après trois semaines de tournage, L’Enfer est interrompu, et les images que l’on disait incroyables ne seront jamais dévoilées. Des images invisibles auréolées d’une légende : le plus grand film du début des années 1960, celui qui « avait tout » et dont on disait qu’il remettrait en cause jusqu’aux fondements du cinéma.

Clouzot et Romy Schneider.

En 2005, Serge Bromberg découvre 183 boites de pellicule négative. Plus de 15 heures d’images. A ces bobines retrouvées ne vient s’ajouter aucune source sonore, à l’exception d’une courte bande sur laquelle on entend la voix de Serge Reggiani, retravaillée par un audacieux mixage destiné à traduire la folie du personnage.

Serge Bromberg et Ruxandra Medrea décident alors de construire un document-fiction avec les rushes exhumés. Ils donnent vie au film de Clouzot plus de quarante ans après son interruption, en réussissant une recomposition de l’œuvre disparue, créant un nouveau film qui raconte l’histoire de ce naufrage historique.

L’histoire

C’est l’histoire d’un homme, Marcel Prieur (Serge Reggiani), patron d’une auberge de province, saisi par le démon de la jalousie. Il se met à soupçonner son épouse, Odette (Romy Schneider), l’espionne, puis la harcèle. Le film, tantôt en noir et blanc tantôt en couleurs, nous faire pénétrer dans la folie et les délires de cet homme.

Ce que Clouzot veut transposer à l’écran, n’est rien d’autre que ses propres obsessions. C’est au travers de son acteur principal qu’il s’identifie. Investit corps et âme, jamais un auteur n’aura été aussi proche et fusionnel avec le héros qu’il a inventé.

Pour illustrer ses fantasmes de cinéaste, Clouzot choisit Romy Schneider qui accepte tout pour lui ! Elle sera sa pâte à modeler, son punching ball. Il n’hésite pas à la mettre dans des situations troublantes empruntes d’érotisme et de sadomasochisme. L’œil de la caméra s’apparente alors à la vision subjective que Clouzot porte sur l’actrice bien aimée du cinéma international de l’époque. Le jeu de la perversion est en route !

L’art cinétique au cinéma

Aidé par la Columbia, Clouzot décide de dépenser l’argent de la production à la recherche de nouveaux effets visuels et sonores. C’est un fait rare dans le cinéma, que de donner à un créateur la possibilité de chercher librement. L’Enfer fut pour Clouzot un terrain d’expérimentation sans limites.

Dans les années 1960, Pierre Boulez, la musique électro-acoustique et l’art optique sont à la mode. Clouzot envoie une équipe pour filmer l’exposition Formes nouvelles sur le Op Art aux Arts décoratifs où figurent des artistes emblématiques comme Victor Vasarely et Jesús-Rafael Soto.

Blue-back de Vasarely (1970).

Le courant de l’art optique et cinétique est fondé sur l’esthétique du mouvement et des illusions d’optique. Sculptures, peintures et installations remettent en cause notre vision du monde en jouant sur notre vibration rétinienne. Dès 1954, l’art cinétique désigne des œuvres d’art mises en mouvement par le vent, les spectateurs et/ou un mécanisme motorisé (exemple des Mobiles de Calder). En 1955, Vasarely publie le Manifeste jaune qui théorise l’art optique et cinétique. Le mouvement aura une grande influence, touchant aussi bien la mode et la décoration, le design de mobilier et le design graphique, que l’intégration architecturale.

Pour l’Enfer, Clouzot demande à son chef décorateur de reconstituer certaines pièces optiques dans le but d’expérimenter ses systèmes avec les acteurs. Les formes géométriques inspirées des tableaux de Victor Vasarely sont alors projetées sur leurs corps. Avec ses essais, Clouzot expérimente une nouvelle façon de filmer les images en créant un univers plastique nouveau. Le son n’est pas oublié et travaillé dans un savant mixage qui mêle bruitages et musique électro-acoustique.

Toutes ces recherches visuelles, chromatiques et sonores ont pour but d’illustrer la folie de la jalousie filmée en caméra subjective. A chaque crise (filmée en couleur), l’univers extérieur se déforme et laisse place à une vision surréaliste des choses. La place est faite à l’instabilité et à « la non sécurité » visuelle. La perte des repères visuels, spatiaux et sonores remettent en question la logique.

Essais chromatiques.

Un tournage épique et cauchemardesque

Clouzot obtient un budget illimité des studios américains Columbia. Trois équipes de tournage mobilisant quatre cent personnes. Un tournage qui a lieu dans le Cantal, au viaduc de Garabit en extérieur.

« En 1963, la Columbia avait donné à Stanley Kubrick un budget illimité pour tourner Dr. Strangelove, et cela avait très bien marché. Ils ont voulu faire la même chose avec un français nommé Clouzot ».

Clouzot était connu comme un perfectionniste maladif préparant à la virgule prêt, ce qu’il allait tourner. Chez lui, comme chez Hitchcock, pas de place pour l’improvisation. Cette improvisation à la mode prônée par la Nouvelle vague, lui s’en fichait royalement.

En moins de trois semaines, avec ses méthodes de travail sans concessions, Henri-Georges Clouzot finira par exaspérer son équipe par ses exigences, n’hésitant pas à demander toujours plus à ses acteurs et à multiplier les prises de vues jusqu’à l’épuisement. Il repoussa dans leurs derniers retranchements Romy Schneider et Serge Reggiani. Ce dernier quittera même le tournage, définitivement brouillé avec le cinéaste.

Une fois Serge Reggiani parti, c’est la catastrophe qui frappe le reste de l’équipe. Clouzot est alors victime d’un infarctus, ce qui interrompit définitivement le tournage devenu de toute façon impossible !

« Clouzot est rentré dans sa propre folie, ce qui l’a mené à la catastrophe. C’est comme si le film qu’il avait écrit sur une obsession lui était revenu comme un boomerang. » S. Bromberg

Romy Schneider sublimée

Dire que la beauté de Romy Schneider est sublimée par la caméra de Clouzot est encore trop faible. Son corps et son visage provoquent l’éblouissement, la chaleur et l’attirance magnétique.

Le cinéaste a tourné pour L’Enfer des plans scandaleusement érotiques, des séquences outrageusement sexuelles qu’il essayera de transposer dans son dernier film, La prisonnière. Jamais Romy Schneider n’a été aussi belle et hypnotique que dans ces images ressuscitées. Tout simplement subjuguant !

Conclusion

Cet Enfer « reconstitué » nous entrouvre des images oubliées plus époustouflantes que la légende l’avait prédit. Une vision hallucinée d’un film mental, physique et scandaleux inachevé.

A voir :
- L’Enfer d’Henri-Georges Clouzot. DVD aux Editions MK2 (2009).

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Auteur : Sébastien BAZOU


Mise à jour effectuée le : 6 février 2014.
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ISSN attribué par la Bibliothèque nationale de France : ISSN 2276-3341

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