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Jérôme SAVARY

Jérôme Savary est parti rejoindre ses animaux tristes… Lui qui était la vie même… Lui, jamais malade… Lui, résistant aux trop nombreux whiskys et aux trop nombreux cigares… On voyait bien que le grave cancer de la gorge dont il était atteint depuis quelques mois, finirait par avoir vite raison de lui. Il est mort lundi 4 mars 2013, quelques heures avant Wladislaw Znorko, à 70 ans. Quelle tristesse, quelle grande tristesse d’avoir vu deux compagnons de vie disparaître le même jour juste un an après Laurence Louppe, cela commence à faire beaucoup ! Jérôme, cela faisait, depuis ses tout premiers spectacles, en particulier Zartan en 1971, plus de quarante ans qu’on le connaissait… Bien et mal à la fois, même après une vingtaine d’interviews, de très nombreuses conversations et après avoir travaillé avec lui douze ans à Chaillot.

Volubile mais très secret, généreux, dépensier mais sachant aussi ce qu’un franc veut dire et surveillant de près le nombre de places vendues ; d’une tendresse parfois inattendue mais impitoyable et le revendiquant. « Je suis un être cruel : C’est Maria de Medeiros qui jouera Zazou ce soir et non pas elle (une élève de l’Ecole de Chaillot qui la remplaçait en tournée et le dimanche), cette fille est douée, elle chante bien et ira loin mais sans moi ». Inconstant mais d’une fidélité à toute épreuve, le personnage était aussi compliqué, qu’attachant… « Si tu ne sais pas comment appeler ton bébé et si c’est un fils, appelle-le Robinson comme le mien. Normal, puisqu’il est né au moment du spectacle Les derniers jours de Robinson Crusoé ; comme ça, cela en fera au moins deux dans Paris ! ». Comment résister ? Ce fut un fils et on l’appela donc Robinson, et comme son Robinson, tous deux d’origine américaine par leur grand-mère.

Savary dans Bye-Bye Showbiz en 1985.

Nous avions vu la très grande majorité de ses spectacles, les meilleurs comme aussi les moins bons : comme justement, Les derniers Jours de Robinson Crusoé, Mère Courage d’après Grimmelhausen à Hambourg, Mère Courage de Brecht dont j’ai souvent passé un extrait vidéo de la fin exemplaire lors de conférences, avec le plaisir de voir les yeux du public mouillés de larmes, son fameux Cabaret, Les Rustres de Goldoni, Cyrano avec Jacques Weber, Le Bourgeois gentilhomme, La Périchole. Il avait contre lui nombre de critiques, dont Bernard Dort, entre autres, qui ne l’aimait pas du tout et savait avoir la dent dure et la rancune tenace quand il se sentait injurié. Mais il assumait ses échecs ou demi-échecs comme Super-Dupont . « Tu vois maman, avait-il dit en me présentant sa mère, Philippe n’avait pas du tout aimé et l’avait écrit, mais il avait raison, ce n’était pas fameux ! ».

Il avait vécu sa vie, à toute allure avec une incroyable énergie, passant dans les années 1970, avec son mini-bus Woslkwagen d’une ville à l’autre : « C’est rare que nous dormions deux nuits de suite dans le même hôtel » puis, les frontières avaient reculé, et il avait joué ses spectacles dans le monde entier, avec, parfois une grande fatigue mais jamais découragé par la vie. Mais il passait nettement, surtout à ses débuts, pour un trublion notoire et une interview que j’avais fait de lui avait failli ne pas être publié dans Les Chroniques de l’Art Vivant pour propos jugés trop crus… En fait, nous l’avons toujours connu boulimique, même au prix de grandes fatigues. « Je n’en peux plus, on est début mars, et je n’ai déjà plus un rond, tout est passé dans les pensions alimentaires » me disait-il un jour, en remontant péniblement les marches du grand escalier de Chaillot.

Il assurait mille choses à la fois et souvent deux mises en scène en même temps, l’une en France et la reprise d’une autre en Allemagne ou ailleurs, naviguant entre des spectacle parfois trop vite montés. « Tous ces connards qui me trouvent vulgaire, n’ont qu’à aller se faire foutre, j’ai une troupe à faire vivre et je n’ai aucune subvention », disait-il, à ses débuts. Mais il a joué le jeu et accepté d’être subventionné quand enfin, le Ministère toujours frileux, le lui a proposé.

Il avait commencé dans la rue, bateleur, à la Contrescarpe, avec Jules Cordière son cracheur de feu puis a commencé à jouer au petit Théâtre de Plaisance, puis il créa Le Grand Magic Circus et ses animaux tristes , après avoir dirigé les centres dramatiques de Montpellier entre 1982 et 1986 et Le Théâtre du Huitième à Lyon de 1986 à 1988. Et, succédant à Antoine Vitez, il fut nommé, sous le règne de François Mitterrand qu’il avait souvent accompagné avec sa fanfare pendant les campagnes électorales, directeur du Théâtre National de Chaillot. Il y resta douze ans, ce qui n’est pas un mince exploit quand on connaît la dimension du bateau à piloter !

La troupe du Grand Magic Circus en 1966 avec Savary au centre.

Fils d’un père français exilé volontaire et d’une mère américaine, il était né en Argentine où il avait vécu enfant puis à Chambon-sur-Lignon où, dans les froids hivers cévenols, il avait découvert avec éblouissement la neige que l’on verra souvent dans ses spectacles. Il découvrira le théâtre grâce à la troupe de Jean Dasté, directeur du Centre Dramatique de Saint-Etienne, gendre de Jacques Copeau et grand artisan de la décentralisation, qui trimbalait, sous son chapiteau avec entre autres, un magnifique Cercle de craie caucasien de Brecht, avec, en bas de l’affiche, la grande Delphine Seyrig qu’il fera jouer ensuite dans un de ses films. Ce n’est sans doute pas pour rien qu’il fera tourner le Grand Magic Circus sous un chapiteau… Il avait l’art de la répartie et on se souvient qu’à un spectateur qui lui avait crié : « Ton bordel, Savary, c’est quand même bien cher pour ce que c’est ! », il avait répliqué : « Ecoute mon pote, tu n’avais qu’à passer par derrière ! »

Scène du Grand Magic Circus et ses animaux tristes.

Il s’était formé lui-même dans la grande tradition américaine d’autrefois, au gré des rencontres, et avait fait très peu d’études : une boîte privée rue de la Tour, mais quand même l’école de musique Martenot à Neuilly. Et quelque temps, l’Ecole du théâtre des nations où il rencontra Jacques Livchine et Edith Rappoport. Cette formation personnelle ne l’empêchait pas d’avoir un sens très sûr du plateau et une très solide culture théâtrale et musicale. Il avait vécu seul, très jeune encore, à New York, rencontrant nombres d’artistes, musiciens de jazz comme Miles Davis, ou metteurs en scène comme John Vaccaro, à qui il avait essayé en vain de chiper les adresses de son fournisseur de paillettes. Mais, citoyen argentin, il avait dû repartir faire son service militaire dans la cavalerie ! Puis revenu en France, il avait intégré l’Ecole nationale des Arts Déco à Paris où il jouait déjà de la trompette dans la fanfare ; il y avait rencontré Michel Lebois qui allait devenir son fidèle scénographe. Il vivait dans un petit studio, à la Contrescarpe qui appartenait à sa mère. Doté d’une énergie peu commune, ne se fiant qu’à sa bonne étoile, il avait réussi à se faire une réputation de metteur en scène iconoclaste et à se faire haïr de la plupart des réalisateurs français de son époque qui lui reprochaient de mettre en place un théâtre de bric et de broc, sans frontière entre la salle et le plateau, très au second degré, fait de palmiers de carton, avec des musiciens sur scène et de belles comédiennes en porte-jarretelles, jouant n’importe, là où il pouvait et vendant avec ses acteurs des bières à l’entracte pour compléter la recette.

Roger Lafosse, le directeur du Festival Sigma à Bordeaux, lui, l’avait vite repéré et faisait une entière confiance à son Magic Circus, capable d’emmener dans ses délires théâtraux plusieurs centaines de spectateurs. Et, bien souvent, Jérôme lui disait qu’il allait lui envoyer le scénario du prochain spectacle… qui était encore dans sa tête. Ses spectacles, au début du moins, étaient en effet souvent vite répétés mais il avait une telle envie d’en découdre que, passés les premiers jours de rodage, il réussissait presque toujours son coup et c’était probablement un des rares metteurs en scène français à emmener et/ou à créer ses spectacles à l’étranger... Recrutant ses acteurs à l’intuition, et ses comédiennes parfois au gré de ses amours mais sans jamais vraiment se tromper. Ainsi, entre autres, Michel Dussarat, qu’il avait enlevé à ses études d’anglais à Bordeaux pour assurer les poursuites et qui deviendra aussi comédien et son très fidèle costumier. Ainsi Mona Heftre, magnifique jeune plante dont il était très amoureux, que nous avions rencontrée un soir de tournée à Tours et mère de ses deux filles. Sans Mona la vigilante, il n’aurait jamais été ce qu‘il est devenu. Il avait eu quatre enfants dont il disait souvent que c’était tous des enfants de l’amour…

Il avait une folie personnelle qui l’empêchait de douter. Il ne renonçait jamais, pensait que tout était toujours possible, à partir du moment où il en avait décidé. Par exemple, assumant seul avec son assistant, la conduite d’un spectacle à Chaillot à cause d’une grève des techniciens que par ailleurs, il respectait beaucoup…Même si tout le monde se souvient encore de ses colères quand il dirigeait une répétition au Théâtre de Chaillot.

Toujours muni de son éternel gros cigare, il confondait souvent, quand il avait trente ans, costume de scène et tenue de ville. Ainsi, une dame de mon immeuble bourgeois m’avait dit fielleusement : « Il y a un monsieur bizarre avec une veste jaune et des chaussures vertes qui vous cherchait ». Mais sous le jeune metteur en scène et le chef d’une jeune troupe, il y avait déjà un organisateur et un metteur en scène déterminé qui avait souvent réfléchi à ce que pouvait être un théâtre populaire au meilleur sens du terme. Et il aura finalement réconcilié les Français avec l’opérette qui avait mauvaise presse dans les années 1968, et qu’il avait rebaptisé comédie musicale, lui, l’amoureux fou de musique, Mozart - dont il disait qu’il avait inventé le swing !, de Rossini mais aussi de Chabrier et surtout d’Offenbach dont il partageait l’amour des femmes. Et il était bien le seul des metteurs en scène de sa génération à avoir associé la musique et le chant à un théâtre d’images qui devait peu au texte mais plus à la musique et aux chansons. Sans pour autant négliger un théâtre de texte comme celui de Brecht ou de Molière… C’était d’autant plus cohérent, puisqu’ils avaient toujours fait la part belle aux chants dans leurs pièces. Puis ensuite, il s’était lancé avec la même passion et le même succès, dans l’opéra, en France mais surtout à l’étranger…

Savary en habit de magicien (Astor le magicien dans Bye Bye Showbiz) sur la couverture de son autobiographie de 1991, Ma vie commence à 20H30.

C’était aussi, quoi qu’il en ait dit, un excellent pédagogue ; mais faute de temps et incapable de se plier à un horaire régulier, il m’avait dit qu’il ne pourrait pas enseigner à l’Ecole de Chaillot qu’il avait pourtant voulue. Mais il connaissait bien les élèves et parlait souvent avec eux - à la différence de Ariel Goldenberg (le successeur de Savary) qui n’avait jamais voulu les rencontrer ! Et, à chaque fois qu’il faisait passer une scène aux élèves, il savait la corriger de façon exemplaire et, ils apprenaient beaucoup de lui. Toujours pressé, il n’avait toujours que vingt minutes mais restait deux heures, incapable de partir. Pas très rassuré mais répondant aux questions parfois perfides. Avec, parfois, des conseils au langage très cru. « Vous les filles, n’hésitez pas à faire le trottoir ! Enfin vous comprenez ce que je veux dire, ne restez pas derrière votre téléphone, faites vous connaître… sinon, cela ne marchera jamais ». Il les avait autorisés à assister aux répétitions, ce qui était un beau cadeau qu’ils appréciaient ; d’une autre génération, il savait quitter son costume de directeur de grand théâtre et leur parlait avec beaucoup d’intelligence et de simplicité, du théâtre contemporain, parfois en réglant ses comptes comme à propos d’un de ses jeunes confrères qu’il n’aimait pas du tout : « Il brade les places, c’est un incapable ; après s’être fait mettre par le père, il a épousé la fille ». Les élèves se demandaient s’ils avaient bien entendu…

L’homme possédait un charme (au sens latin du terme) indéniable. Et chacun savait qu’il avait été très proche un moment de sa vie d’une belle élève. Et il n’avait pas hésité à financer plusieurs projets de mise en scène dont Peines d’amour perdues chez Sobel à Gennevilliers, mise en scène d’Andrejw Severyn et, en douze ans, il aura employé, dans ses mises en scène, quelque quarante élèves comme figurants, pour des petits rôles, voir même pour des rôles importants. Et ce n’est pas le moindre des apprentissages. C’est un côté souvent négligé de son personnage et il est bon, au moment où il nous quitte à jamais, de le rappeler.

Jérôme Savary n’était pas un bateleur qui faisait tout et n’importe quoi, comme certains avaient voulu le faire croire ; certes, il savait vendre sa marchandise avec une étonnante force de conviction et, s’il était parfois fort en gueule à la limite du m’as-tu-vu, il le reconnaissait volontiers et n’était pas que cela. Même si, dans les dizaines de spectacles réalisés, certains n’auraient jamais dû voir le jour… C’était, en tout cas, un grand homme de théâtre, avec, sans doute une exigence et un style bien à lui, qui - on l’oublie trop souvent - a pris des risques et dont bien des metteurs en scène qui ne l’auraient jamais avoué, se sont ensuite inspirés… C’est pour cela aussi que nous l’aimions beaucoup. Jérôme aura été un chaînon marquant dans l’histoire du théâtre français contemporain et il aura réussi à remplir la grande salle de Chaillot, ce qui était loin d’être acquis. Et, plus de quarante ans après sa création, des gens, trop jeunes pour l’avoir jamais vu, parlent encore du Magic Circus… C’est sans doute le plus bel hommage qu’on puisse lui rendre.

- Source : Le Théâtre du Blog.

Notes :
- Savary se mettra en scène sous les traits d’Astor le magicien dans son spectacle Bye Bye Showbiz (1984) en effectuant quelques tours comme l’apparition d’un lapin et d’un chapeau, la lévitation sur tabouret (Yogano) et le numéro du confessionnal (la femme zig-zag).
- Savary mettra en scène le fameux magicien, transformiste et cinéaste FREGOLI en 1991 dans un spectacle fantasque avec dans le rôle titre Bernard Haller. James Hodges fut recruté pour la création du décor, des costumes et des effets spéciaux. Christian Fechner, lui, fut conseillé pour les effets magiques et la réalisation de "La grande illusion".

Crédit photo : Michel Clément. Tous les documents et archives sont proposés sauf avis contraire des ayants-droit, et dans ce cas seraient retirés.

Auteur : Philippe du VIGNAL


Mise à jour effectuée le : 10 mai 2013.
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ISSN attribué par la Bibliothèque nationale de France : ISSN 2276-3341

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