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HOMMAGES AUX ESCAMOTEURS 4

L’ESCAMOTEUR, SATIRE DE MOEURS.

Extrait de Satire de Mœurs par Louis Allard. C. Vanier, Libraire éditeur, 19 rue Lamartine (Paris, 1865).

Ta... ta... rata... ta, ratata, ta, ratata.

C’est le piston criard d’un épais saltimbanque qui cherche à réunir le public qui lui manque. Quatre minces liteaux assemblés deux à deux par des bouts de ficelle, forment sa table qui chancelle.

Les restes, faufilés de quelques vieux rideaux. L’enveloppent dessus brillent plusieurs plateaux où gisent pêle-mêle des boules, des poignards, des plaques, des anneaux. Parmi tous ces outils la lumière ruisselle sur trois longs gobelets dont chacun d’eux recèle la muscade qui doit amuser les badauds.

Plus loin sur le parquet, le pavé, c’est-à-dire, un sac laisse échapper une foule d’objets dont l’aspect seul fait rire ou provoque chez vous de plus tristes effets. Car on voit à côté d’un pantin qui grimace ou d’un burlesque animal, tout gonflé par le trois-six du bocal, un difforme fétus qui vous montre sa face !

Mais l’orchestre fêlé n’attire pas grand monde, on dirait au contraire qu’il fait fuir. Le bouffon courageux et zélé Chante. Pour être vrai, disons : se met à braire. Le banquiste est au coin chez le marchand de vin. Il attend son public pour faire le devin. Oui, belle dame, soyez sûre que si vous demandez votre bonne aventure, il vous dira la vérité. Cependant, aux couplets du paillasse en gaîté, Surtout à sa voix rauque comme celle d’un phoque, un essaim de voyoux ont commencé le rond.

Sur la place, un gamin a de droit une loge. Loin de moi le penser de vous faire un affront, parisiens. Ce nom vaut lui seul un éloge. Mais pour vous arrêter, bonnes gens de Paris, il faut bien souvent que d’un chien les hauts cris. Et grâce à ce défaut, chaque enfant de bohème vous caresse et vous aime.

Et si j’avais le temps d’énumérer ici le nombre de leurs jeux mis à votre merci. Vous seriez assurés, amitié peu commune, qu’il veut à vos dépens se faire une fortune. Mais vous, naïvement crésus, réjouis, enchantés de son baroque drame, vous le verriez, de faim, rendre jusqu’à son âme, sans trouver autre chose à donner qu’un refus.

A force de bêtise, enfin notre paillasse autour de lui parvient à voir la populace. Le banquiste aussitôt se précipite sur la place. Entre d’autorité dans le rond qui l’enlace. Mais prenant un bâton muni d’un fort grelot, il commence au galop un moulinet rapide. Et comme, on le comprend, personne n’est avide de connaître les sons que peut avoir donnés le grelot au moment qu’il vous frappe le nez, sans opposition tout le monde recule.

« Ah ! Vous vous y prenez de la bonne façon », dit le valet bouffon. « On réussit toujours quand on parlé raison, Entends-tu ? Mais, bourgeois, souffrez que j’articule un seul mot... Ce mossieur a tout droit d’être fier de son nez si pourtant il voyageait dans l’air, sa face, maintenant, serait fort ridicule ! »

Qui ne se ferait pas, malhonnête, un scrupule de renverser un si bel ornement ? Mais eussé-je commis ce crime innocemment pour le coller, trempé dans la fécule. J’aurais offert à monsieur, poliment, un nez comme le mien de carton seulement.

Et la foule de rire. Tenez, messieurs, voici le moment de vous dire le motif pour lequel je suis là devant vous. Nul ne peut, j’en suis sûr, malgré l’aspect de tous ces différents objets dont se sert mon commerce, nommer, sans se tromper, le métier que j’exerce.

J’entends qu’on dit ici : c’est un escamoteur. Un monsieur soutient là que je suis décroteur, puisque je vends, dit-il, de Jacquand le cirage. Vous prétendez là-bas que je fais le tirage des cartes... Plaît-il ?... Quoi ?... Permettez. Ah ! J’entends. Je vends la mort-aux-rats quand il fait mauvais temps. Eh bien ! Vous êtes tous, même jusqu’au paillasse, dans le faux jusqu’au bec. Je viens sur cette place, sans esprit d’intérêt pour vous apprendre enfin, gratis, de votre sort quelle sera la fin.

Que tous ceux qui voudront, libres surtout de crainte, connaître l’avenir, viennent dans cette enceinte. Il n’en coûtera rien, au contraire, en cadeau, avant de commencer j’offre un petit tableau. C’est mon portrait. En avant la musique. Et le piston braillard entonne sa réplique tandis que dans le cercle entrent sans hésiter deux gamins, plusieurs rustres dont les yeux et les traits brillant comme des lustres, font honte aux habitants qu’ils viennent visiter.

Enhardis par l’exemple, entrent quelques personnes. D’autres suivent sans peine. On se décide alors. On court, on vient en masse, on se presse en colonnes. La salle est comble, enfin tout le monde est dehors ! Attention !... La voix du maigre saltimbanque devient forte et sévère. On dirait que son corps trouve pour les poumons le souffle qui leur manque.

Attention ! Et procédons par ordre : à toi, l’ambition et l’espoir, ô gamin ! De la nation franque. Voyons, regarde-moi. Ce sera dans tes yeux que je lirai ton sort. Es-tu bien curieux de le connaître ? Bien... Prends d’abord cette estampe. Tu crèveras au bagne ; allons, forçat, décampe !

A toi, l’ami de ce mauvais sujet, écoute bien , ton corps sera l’objet d’une étude profonde. Or, voici ton histoire : tu commets une erreur, Vénus te verse à boire. Tu vis ainsi, traînant, souffrant un cruel mal. Enfin, n’en pouvant plus, tu viens à l’hôpital. D’un traitement affreux, là ta douleur s’augmente, car il faut que sur toi l’étude expérimente. Tu deviens à trente ans ridé comme un vieillard. Tes yeux sont injectés d’un acide brouillard. Dans des douleurs sans nom tu prends le viatique. Mais malgré les efforts de toute la clinique, un matin, n’étant plus au nombre des mortels, on jette ton cadavre aux tranchants des scalpels !

Et toi, jeune homme ardent, veux-tu savoir encore ce que le sort fatal réserve à ton aurore. Jaloux, vindicatif, tu seras entraîné à tuer ton semblable et par suite enchaîné à côté du bourreau, dans la rouge charrette. Sur l’échafaud sanglant tu porteras ta tête ! Tout le monde tressaille et le bouffon s’étonne d’un semblable début. Mais, poursuivant son mystérieux but, le devin hausse encore sa voix qui vibre et tonne. Jeunes filles, venez, voici votre destin. Dans vos doigts paresseux le travail, un matin, s’arrête et la misère, effroyable furie, chez vous entre et vous pousse avec effronterie sur le trottoir. Et là vous offrez, aux passants, avec des mots impurs, des gestes agaçants.

Pour un morceau de pain, ô besoin suborneur ! Une part de santé, de jeunesse, d’honneur. Une part de ces dons qui nimbent votre tête. Pudeur et chasteté que nul prix ne rachète. Que vous restera-t-il de vos faits odieux ? Le corps, à vingt-cinq ans, flétri, contagieux. Où croîtront par milliers d’immondes maladies. Et lorsque, par la mort vous serez refroidies, vos cadavres, servant à l’étude de l’art, hideuse sépulture, iront peupler Clamart ! Un sourire, incrédule effleure votre bouche, enfants. Je poursuis donc, votre beauté me touche. Ah ! comment détourner votre affreux avenir ? Les carabins, pourtant, en foule vont venir. Les voilà se pressant autour de cette table où votre corps exhale un gaz insupportable. Chacun d’eux en choisit pour prendre sa leçon, un lambeau repoussant, un putride tronçon. Le scalpel à la main, l’un ouvre en deux le ventre. Celui-ci, dans le cœur, pénètre jusqu’au centre. Celui-là fend le crâne et, sur le froid carreau, tombent en gémissant les tissus du cerveau.

L’organisme est taillé des pieds jusqu’à la tête. Rien ne peut l’effrayer. Oh non, rien ne l’arrête. Le désir de savoir suit avec passion du mécanisme humain l’investigation. De telle sorte enfin que le pauvre cadavre, affreux et triste aspect qui dégoûte et qui navre, de toutes les beautés qui firent son pouvoir, n’offre plus qu’un débris étrange, horrible à voir !

Ah ! Ce garçon, messieurs, comprend bien son époque. Il n’est que chiffonnier, s’habillant d’une loque. Armé d’un long crochet, sa lanterne à la main, il extrait la fortune aux fumiers du chemin. Mais bientôt il pourra, grâce à ce dur travail, faire en grand son trafic en boutique. Avec bail, vendre bien un tas d’os, des chiffons, de l’ordure. Payer le moins possible, et puis, voici l’usure sordide, froide et mise à l’abri du parquet qui gonfle impunément son fortuné paquet.

Devant l’adroit filou chacun devra se taire. Le voilà devenu riche et propriétaire. Construisant des cités, des habitations. Il impose ses lois aux populations qui s’y logent, et puis, spéculant sur sa proie, il met à l’épuiser une rapace joie. Chaque terme il exige un surcroît de loyer. On a beau supplier, résister, aboyer, rien, il faut assouvir sa faim périodique. Car lui, pompe aspirante, ou mieux presse hydraulique, ne voulant qu’une chose, augmenter son argent. Sans se préoccuper s’il fait un indigent, Chose grave et funeste ! Il pressure de sorte Que chaque locataire est bientôt à la porte, jeté sans nul égard sur quelque froid chemin. Rincé, pauvre, aplati comme un vieux parchemin.

C’est ainsi qu’employant ce fait tortionnaire, l’homme-métal devient dix fois millionnaire, et que, par l’agio, poussé jusqu’au pavoi de la haute finance il est proclamé roi ! Dès lors, chemins de fer, entreprises hardies, banque, combinaisons, habilement ourdies, tout marche sous son nom et prospère si bien, que son large crédit dévient européen.

Les fonds, de toutes parts, arrivent dans sa caisse. Elle en regorge au point qu’il y produit la baisse ! Le déficit augmente et, sinistre honteux, sa banqueroute a fait des peuples malheureux.

Pendant que le devin s’exprime ainsi, la foule silencieusement de tous côtés s’écoule. Bourgeois, que faites-vous ? Bourgeois, dit le bouffon, mais au lieu d’annoncer à chacun bonne chance, comme j’ai toujours vu que nos confrères font afin qu’autour de nous s’augmente l’affluence. Pour mieux faire abouler les gros sous, c’est trop fort.

Vous prédisez à tous l’infamie ou la mort. Le public, dégoûté, s’éloigne. Allons, silence, Bouffon ! Je le veux bien, comptez votre rapport. Je n’ai rien demandé, comment veux-tu... D’accord. C’est ainsi qu’on s’y prend je vous approuve, et cette rubrique est excellente et fait toujours recette. Mais si c’est pour de bon, comment payer ce soir le souper ? Faudra-t-il n’en n’avoir que l’espoir ? Stupide carnassier ! Va donc t’asseoir. Mais déjà rassemblée autour de nos banquistes, une nouvelle foule impatiente attend le spectacle gratis des nomades artistes, dont pourtant elle sait le programme constant. Les voilà revenus, ces flots de populaire. Tu peux, à ces crétins, demander ton salaire, Bouffon, dit le jongleur. Par tes grossiers lazzis. Epanouis leur cœur, leur rate, leurs soucis. Pour moi, je vois en eux de nouvelles victimes, des bandits commettant ou méditant des crimes. Un troupeau dangereux, un ramas d’ignorants. Pas un être choisi dans ces compacts rangs, pas un coeur dévoué qui veuille et qui comprenne. Non, rien que du fumier, de là matière humaine.

Ah ! Devant la grandeur des prostitutions où gargouillent sans frein ces populations. Devant l’égout infect plein d’un fangeux mystère. Le vénéneux taudis que l’on nomme ta terre, il vient au fond du fortement attriste, des pensés revêtus de probabilité. Pour que l’homme ait toujours pris une fausse route. Pour que la terre perte un tel monstre, sans doute, ils sont aux yeux de Dieu, qui trouve ailleurs sont but, d’un être mal venu te dégoûtant rebut.

Eh quoi ! Vous souffrez tous qu’on vous jette au visage cette insulte grossière et cet affront sanglant ! S’écrie un auditeur. Je suis peu violent, mais, certes, pour payer un si rare talent, je vais lui rendre seul outrage pour outrage !

L’exemple est tout : Chacun s’avance alors menaçant et terrible. Pour châtier le devin qui, debout provoquant de dédain, les regarde impassible. Mais, ô spectacle horrible ! A peine un premier coup touche l’escamoteur, que celui-ci s’agite et que sous une trappe, invisible pour tous, son vêtement s’échappe. Laissant à découvert aux yeux du spectateur Un livide squelette. Qui, promenant, ses os, devant chacun s’arrête. Qui que tu sois, dit-il, ton sort est bien certain. Tu seras comme moi, ni plus ni moins, demain, si ce n’est aujourd’hui. Pour vous, que l’épouvante fait fuir de toute part ma séance émouvante, l’avenir est le même. Il sera ce qu’il fut .

Pour tout peuple écoulé qui, comme vous, vécut un tas prodigieux d’événements énormes. Comiques et sanglants, superbes et difformes, Cohue ardente, aveugle et mesquine à la fois. Courant, comme toujours après le roi des rois. Après le Dieu des dieux, (que puis-je dire encore ?). Après le seul pouvoir, qu’à plat ventre on adore et pour l’humanité, c’est honteux, affligeant ! Que ce grand Roi, ce Dieu, ce Pouvoir, soit l’ARGENT ! ! !

Auteur : Didier MORAX


Mise à jour effectuée le : 10 février 2010.
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