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Graham MATTEW JONES

Rencontre avec un magicien ethnologue New Yorkais.

Comment êtes-vous entré dans la magie ? A quand remonte votre premier déclic ?

Je suis entré dans l’univers magique en 2001, juste après le 11 septembre (date marquante dans ma vie de Newyorkais), ce qui fait donc 4 ans. J’y ai consacré une grande partie de ma vie, ce qui n’est pas toujours facile...

Quand avez-vous franchi le premier pas et comment avez-vous appris ?

Je pense m’être approprié de la magie d’une manière un peu singulière à savoir par le bais de l’ethnologie-la science qui étudie les comportements culturels des êtres humains. J’étais en maîtrise d’ethnologie à l’Université de New York lorsque, comme projet pour un cours sur l’apprentissage, j’ai fait une recherche sur l’apprentissage d’un tour de magie. J’ai choisi cela parce qu’un tour de magie me semblait la forme emblématique de tout savoir-faire : pour le novice profane ce tour a l’air d’être impossible et, puis, pour le novice initié par son maître, tout le problème devient la re-construction de cette impossibilité. Je pense que se passe de la même manière dans l’apprentissage des langues étrangères, par exemple-mais le résultat est beaucoup moins spectaculaire car toute la dimension secrète n’y figure pas ! Après une recherche de plus grande envergure s’est concrétisé, et c’est dans ce cadre que mon « apprentissage » c’est déroulé.

Bien qu’on ait pu faire une telle recherche dans plusieurs pays différents, j’ai choisi de faire de la France un « cas d’étude » car j’avais déjà une facilité avec la langue, et je savais qu’en France il y a des facteurs intéressants qui donne forme à la pratique de la magie (dont je vous parlerais plus tard) et aussi une communauté de magiciens très active, très dynamique.

Quelles sont les personnes ou les opportunités qui vous ont aidé. A l’inverse, un évènement vous a-il freiné ?

Pour moi, c’est surtout les rencontres qui m’ont permis d’avancer sur mon chemin. Je ne pourrais pas vous citer tous les gens qui m’ont aidé d’une manière ou d’une autre depuis que j’ai pris la décision de faire ce travail qui consiste surtout à décrire le plus systématiquement possible les activités, les expériences et les perspectives des gens qui font de la magie-d’une manière ou d’une autre-dans la France contemporaine.

Pour revenir à la question, j’ai rencontré David Stone en novembre 2002, lors de sa tourné aux States. Je lui ai parlé de ma recherche (ce qui n’était à cette époque qu’un germe) et il m’a mis en contact avec des magiciens à Paris. C’est comme ça que j’ai découvert les Pizza Magicos et le CFI... Après c’étais la boule de neige : j’ai contacté l’AFAP, on m’a présenté à Georges Proust, je suis allé voir Dominique Duvivier au Double Fond... Mon réseau s’est étendu très vite, ce qui m’a permis de connaître beaucoup de gens différents-des amateurs, des professionnels, des marchands, des historiens... Je dirais que les magiciens se sont avérés très accueillants et désireux de me faire avancer, et j’en suis très reconnaissant. Il faut dire que j’ai fait aussi des belles rencontres en province, surtout à Angers et en Bourgogne. Dans les deux endroits, j’ai été fort impressionné par la gentillesse et la générosité des magiciens qui m’ont reçu, et par la très haute qualité de la magie qu’ils exerçaient !

Si j’avais des empêchements, ça serait surtout mes limites personnelles : j’aurais bien aimé pouvoir aller voir davantage des magiciens, mais ça ne m’a pas été possible. Heureusement qu’il y ait des sites tels que Artefake qui me permettent de rester facilement en contact avec le monde de la magie en France depuis Brooklyn !

Dans quelles conditions travaillez vous ?

Pour moi, le mieux c’est la scène, mais je l’ai fait que 3-4 fois ! Quand on est amateur, on est souvent amené à faire des tours de close-up impromptu, mais je n’aime pas beaucoup cela. C’est paradoxale, mais quand j’ai fais de la scène, je me sentais trop calme car je pouvait tout imposer : mon rythme, mon aménagement de l’espace scénique, etc. Tout sauf l’éclairage... Il me reste beaucoup de choses à travailler en close-up, ça c’est sûr.

Quelles sont les prestations de magiciens qui vous ont marquées ? Quels sont les styles de magie qui vous attirent ?

Les prestations qui m’ont marqué... Mine de rien, c’est une question difficile. Lorsqu’on fréquente beaucoup le milieu magique, on voit sans cesse de la magie, souvent impromptue. Parmi mes plus beaux souvenirs sont les prestations impromptues, dans les endroits les plus inattendus, car c’est là où on voit vraiment le pouvoir de la magie à émouvoir et émerveiller les gens-moi même je ne suis pas à l’abri de cet émerveillement, du tout !

Sinon, j’adore voir travailler les bêtes des scènes dans leurs habitats naturels : Jean Merlin en cabaret, Mimosa en cirque, Bebel dans la rue... Dans des tels moments, tout le génie de l’artiste est si palpable !

Citez un ou deux tours qui vous viennent à l’esprit comme les plus beaux à regarder, puis les plus beaux à pratiquer.

Pour moi, la canne volante est parmi les plus beaux tours du monde. Tommy Wonder a écrit que pour maîtriser la boule zombie on devrait faire l’expérience de la présenter à des enfants sans utiliser un foulard pour cacher la tige. En présentant ce tour comme une routine de mime, on peut savoir si l’on a réussi à faire de la boule un vrai personnage et du tour une vraie danse ; et quand la tige sera cachée, l’image sera d’autant plus impressionnante. Or, je ne conseillerais point de présenter la canne de cette manière, mais je pense que ces idées s’y appliquent, mutatis mutandis. J’adore cet effet. Présenté d’une manière comique ou d’une manière sérieuse, ça trouble vraiment l’esprit.

Dans la cartomagie, je pense que le plus bel effet que j’ai jamais vu c’est une courte routine que Christian Girard qu’il fait avec ses cartes à figures réversibles. C’est tellement transparent et tellement opaque à la fois-c’est ça le vrai art, n’est-ce pas ?

Quel conseil. Quel chemin conseiller à un magicien débutant ?

C’est une question difficile parce qu’il faut surtout que la personne s’approprie de la magie d’une manière personnelle que la permettra d’avancer sans s’ennuyer... et sans ennuyer aux autres ! Je vous transmettrai le conseil qui m’a fait le plus avancer en tant que magicien : IL FAUT FAIRE DE SES DEFAUTS UN ATOUT. C’est Hugo et Stefan Alzariz qui m’ont fait comprendre cela à une époque où je voulais faire un numéro avec de la musique sans parler parce que j’avais honte de mon accent américain. Ils m’ont expliqué chacun de sa façon que si on entre en scène avec quelque chose à cacher, on sera mal à l’aise et les spectateurs le devineront tout de suite. Par contre, si le magicien est honnête avec les gens et s’il n’est pas sur la défensive, les gens auront envie de le voir réussir (Peter Din c’est quelqu’un qui a très bien compris cela, et qui peut en parler longuement et intelligemment).

J’ai pris donc la décision de faire un numéro parlé, un numéro qui porterait avant tout sur la tchatche. Une fois que j’avais assumé cela comme contrainte, il faillait trouver un sujet et puis des effets pour l’illustrer. J’ai choisi la pâtisserie, l’une des choses que j’apprécie le plus en France, et je fait deux tours qui en parlent. Premièrement, j’interprète à ma sauce le tour de Robert-Houdin « Le petit pâtissier du Palais Royal » et deuxièmement je fais... d’autres choses. Je pense que mon numéro de « pâtisserie magique » est une vraie réflexion de ma personnalité et je suis très à l’aise en le faisant (il reste à voir comment ça marche devant des spectateurs américains). Le partager avec les gens m’est un vrai plaisir. Voilà donc le conseil que je donnerai aux débutants : n’ayez pas peur d’attirer l’attention sur tes défauts ; vous risquez de finir par vous rendre compte que ce ne sont même pas des défauts, mais des atouts !

Quel regard portez vous sur la magie actuelle ?

Mon regard sur la magie actuelle est bizarre, décalé. Comme vous avez deviné, je suis avant tout chercheur travaillant sur la prestidigitation et non pas prestidigitateur à proprement parler, même si je fais maintenant de la magie.

En tant qu’ethnologue, j’essaie de ne pas juger ce que font les magiciens (même si j’ai mes propres goûts) mais de comprendre le pourquoi derrière leur magie. Je ne vais pas vous esquisser une analyse massive des facteurs et des dynamiques qui donnent forme à la magie actuelle-vous êtes sans doute capable de le faire vous-même-mais j’en citerai quelques uns : l’amateurisation de la magie, au long du XXe siècle ; la commercialisation des savoir-faire magiques et leur vulgarisation toujours plus importante ; l’intermittence du spectacle et sa crise actuelle ; la transformations des contextes pour faire de la magie (le déclin du music-hall, des fêtes foraines, des cabarets...) ; la recherche des nouvelles formes de la magie, surtout des formes syncrétiques ; la reconnaissance du patrimoine magique, etc.

Quelle est l’importance de la culture dans l’approche de la magie ?

C’est typiquement français comme question ! En France, le domaine de la Culture est très hiérarchisé. Je pense que ça doit avoir un rapport avec la société de la cour que vous aviez avant la Révolution, mais ces hiérarchies furent répandues par les Républicains et maintenant elles font partie intégrantes des institutions nationales... et de la mentalité française. Pour l’instant, le Ministère de la culture ne veut pas entendre parler de la magie, mais je suis persuadé que cela va changer.

Mon ami Raphaël Navarro vient de monter une filière de formation professionnelle en magie nouvelle au Centre National des Arts du Cirque, et pas mal d’autres personnes se dressent pour faire bouger les choses. Je dirais donc que la Culture s’averra de plus en plus important dans la magie, un art qui va suivre la même évolution que ceux de la piste. Or, vous remarquerez que j’ai écrit « culture » avec un « c » majuscule, car je pense que c’était le sens de votre question. Il y a aussi la « culture » écrite avec un « c » minuscule, la culture de nous les ethnologues. La différence ? La première c’est l’ensemble de pratiques expressives légitimées par le Pouvoir (l’état, la classe dominante...) tandis que la deuxième c’est l’ensemble de comportements symboliques et pratiques qui caractérise un peuple. On ne peut pas nier l’importance de cette dernière définition car on sait très bien (notre ami Fanch Guillemin l’a souvent montré) que ce que le Français admirent comme des tours de passe-passe faits pour le divertissement, dans un autre contexte culturel, pourraient être donnés comme preuve du pouvoir surnaturel du manipulateur. Regardez par exemple le voyage de Robert-Houdin en Algérie pour combattre l’influence néfaste des marabouts avec... des prestations de magie !

Vos hobbies en dehors de la magie ?

Je ne suis pas protestant, mais comme c’est la culture de base chez nous, je pense en être un peu imprégné de cette fameuse gravité protestante. Il faut que j’apprenne à mieux me détendre. La France m’a pas mal aidé pour ça-pour mieux apprécier les bonnes choses de la vie. Sinon, j’aime étudier les langues étrangères, écrire et préparer de la bonne bouffe végétarienne. Je ne suis pas insensible aux chats non plus.

- Interview réalisée en octobre 2005.

A lire :
- Trade of the Tricks : Inside the Magician’s Craft de Graham Mattew Jones (Kindle Edition, septembre 2011).

Auteur : Collectif Artefake


Mise à jour effectuée le : 5 novembre 2013.
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