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DU VISIBLE AU VISUEL : POUVOIR DU NOIR DANS LA MAGIE NOUVELLE

par Véronique Perruchon.

Communication donnée dans le cadre du Colloque Machines, Magie, Médias de Cerisy-la-Salle le lundi 22 août 2016.

Argument

La magie nouvelle est un art trompeur dont l’intérêt réside dans la dramaturgie scénique qui s’appuie sur les illusions d’optique et la perturbation des repères. Le noir invité sur ses plateaux offre un cadre propice à révéler les apparitions les plus irréelles : les corps en scène, affranchis des contraintes du réel, provoquent la rencontre avec le "sentiment magique". À travers une expérience sensorielle, le spectateur plonge dans un univers irrationnel et envoûtant qui a le pouvoir évocatoire de "l’image ouverte" et du motif de l’incarnation dans les arts visuels (Georges Didi-Huberman). Le noir immersif a la faculté de détourner l’opacité de l’écran du visible jusqu’à revêtir les qualités du visuel. Des spectacles comme Vibrations et Notte (Cie 14:20) ou encore Les Limbes (Étienne Saglio) permettront d’en décliner les occurrences.

Notte de la Compagnie 14:20.

Introduction

Véronique Perruchon vient du théâtre et des arts de la scène. Ancienne éclairagiste et régisseuse, elle s’est intéressée au domaine spectaculaire du théâtre et à la mise en scène dans son travail de recherche. Elle suit depuis longtemps la compagnie 14:20 et le mouvement de la magie nouvelle pour étudier leur poésie scénique à travers l’utilisation du noir.

Pour Véronique Perruchon, le noir est considéré comme lumière et est un composant de la scène. Elle rappelle quelques points théoriques, esthétiques et historiques sur la magie et la lumière et évoque l’idée d’une magie sans trucages où tout est vu et rien n’est caché.

Vibrations de la Compagnie 14:20.

L’auteur parle ensuite du pacte spectatoriel où le public assiste au changement et à la transformation de décors à vue en donnant l’exemple de la métaphore du spectacle donnée par Bernard Le Bouyer de Fontenelle dans son ouvrage Entretiens sur la pluralité des mondes (1686) : « Je me figure toujours que la nature est un grand spectacle qui ressemble à celui de l’Opéra. Du lieu où vous êtes à l’Opéra, vous ne voyez pas le théâtre tout à fait comme il est ; on a disposé les décorations et les machines, pour faire de loin un effet agréable, et on cache à votre vue ces roues et ces contrepoids qui font tous les mouvements ».

Images de la magie

La magie se situe entre opacité et transparence. En prestidigitation, et plus particulièrement en close-up, il y a un système d’amplification avec les mains nues ou recouvertes de gants du magicien.

Dans l’inconscient, la magie est associée à la lumière (comme le phénomène de « l’homme accumulateur » ou de « la femme torpille » dans les fêtes foraines), aux « paillettes » et à la féérie. Le « protocole brillant » est assimilé à l’univers « merveilleux » de la magie qui est aussi une nécessité technique pour attirer l’œil du spectateur vers un point précis (théorie du détournement d’attention nommée misdirection).

La magie est aussi associée à la poésie : « une beauté surréelle, un monde de perfection, léger, doux et lumineux. » ; mais aussi à la poétique du mystère, de l’angoisse et de l’effroi avec la magie noire. Le noir et l’obscurité sont des conditions spectaculaires pour des effets magiques comme ceux utilisés par Robertson dans ses fantasmagories, fin du XVIIIe.

L’inclusion du spectateur se fait soit par connivence (il est partie prenante du dispositif), soit il en constate les pouvoirs.

Théâtre noir

Les spectacles dans le noir sont apparus au milieu du XIXe. En 1834, dans le ballet Les quatre éléments donné à la Gaité, des objets ressortent de façon singulière et semblent s’animer seuls, planer et voler, apparaître et disparaître dans un jeu de contraste entre le blanc et le noir.

C’est le magicien et metteur en scène allemand Max Auzinger (Ben Ali Bey) qui sera le créateur du théâtre noir (black art) en 1885, spectacle entièrement dédié aux effets magiques dans le noir.

Illustration tirée de Magic : stage illusions and scientific diversions de Albert A. Hopkins (1897).

Dans les années 1920 à Prague, le théâtre noir se développe avec Oskar Schlemmer au Bauhaus avec La danse des bâtons (1926). Cette tradition se perpétue ensuite dans les années 1950 avec l’utilisation de lumières ultraviolettes, dans un mélange de théâtre traditionnel, pantomime et ballet ou les objets et les corps se détachent sur un fond noir en privilégiant une vision surnaturelle.

Boliloc de Philippe Genty et Mary Underwood (2007-2009).

Le noir devient spectaculaire et est un support plastique qui donne au corps une dynamique, une expérience sensorielle du spectateur par procuration et une nécessité technique, comme dans les créations de Philippe Genty qui utilise des « couloirs » de lumière (traversées) pour éclairer les objets sans en révéler les trucages.

La magie nouvelle

Pour ce mouvement créé par Raphaël Navarro et Clément Debailleul, l’art de tromper a un intérêt dramaturgique, ce qui est en jeu est « le détournement du réel dans le réel ». Ce détournement du réel se base sur le réel (repères culturels, croyances), les cinq sens (surtout la vue), et la cognition. La magie nouvelle propose de détourner ces trois principes et de suspendre l’incrédulité du spectateur de manière consentie.

Les limbes de Etienne Saglio (2014).

La magie n’a pas d’existence en soi. Réaliser l’image de l’artiste, nécessite une dramaturgie du spectacle en pleine lumière ou dans l’obscurité. L’insistance est marquée sur le corps, la pesanteur (Vibrations), la disparition ou la modification du statut de magicien (1) comme avec Etienne Saglio dans Le soir des monstres qui campe un personnage habitant un univers dans lequel des phénomènes interviennent. Un spectacle entre illusionnisme, théâtre d’objets et clown où l’univers du noir avale le personnage.

Horizons de Louis Debailleul (2011).

Pour Clément Debailleul, les moyens technologiques sont des partenaires essentiels à l’effet magique. Dans Horizons de Louis Debailleul, une installation de peintures dont le procédé de base est le reflet d’un tableau dans un autre, la lumière émane de la peinture pour la rendre mouvante : « …dans l’illusion propre à la peinture, la surface s’ouvre, la profondeur survient, la couleur s’illumine. Un mouvement sourd, implicite est né. » Un jeu entre le matériel et l’immatériel, l’intérieur et l’extérieur, le figuré et l’abstrait dans la continuité du mouvement impressionniste.

Les spectacles Vibrations, Les Limbes, Le Syndrome de Cassandre déclinent les occurrences du merveilleux de l’intériorisation et du sentiment magique.

Yann Frisch dans Le Syndrome de Cassandre (2014).

Le noir est visible et structurant, il n’est pas rien, il a une existence. Nous voyons le noir, il n’est pas l’invisible, ni l’illusion de perception. Le noir est neutre et nous projetons sur lui des choses : c’est cette condition qui est mobilisée par la compagnie 14:20. Le noir scénique de la magie nouvelle est un défi esthétique et théorique, jusque dans le monolithe de la compagnie, une « boîte noire » dédiée à la création.

Note :
- (1) Le cartomane Bébel a cette volonté de « disparaître » derrière ses cartes dans son prochain spectacle théâtral mis en scène par Anne Artigau. Ce qui était déjà un peu le cas dans Belkheir ou Une carte ne vous sauve pas la vie pour rien (2012).

A lire :
- Noir. Lumière et théâtralité de Véronique Perruchon (Presses Universitaires du Septentrion, avril 2016).

Auteur : Sébastien BAZOU


Mise à jour effectuée le : 6 octobre 2016.
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ISSN attribué par la Bibliothèque nationale de France : ISSN 2276-3341

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