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DESIR ET ILLUSION

par Bernard Ducret.

Introduction

Le désir ne crée que des illusions et c’est pourquoi le bon sens nous dit qu’« il ne faut pas prendre ses désirs pour la réalité ». Cependant le désir est aussi ce qui produit du réel et toute œuvre - celle du penseur, celle du technicien ou celle de l’artiste - est l’œuvre du (ou d’un) désir.

Le désir ne sait pas ce qu’il veut

Désirer, c’est croire qu’un objet quelconque est capable de combler le manque que je ressens. Or, aucun objet particulier ne saurait satisfaire le désir. Donc celui-ci se condamne à ne viser que des illusions.

Le désir est à l’origine des illusions religieuses. Le désir, c’est d’abord, selon Sigmund Freud, le désir infantile d’être protégé et aimé. Ainsi, crée-t-il l’illusion religieuse d’un Père aimant et protecteur. Pour Epicure, c’est la peur de la mort et le désir d’immortalité - désir vain par excellence - qui précipite l’homme dans la quête insensée de biens illusoires.

Le désir est producteur de fantasmes. « Ce qui caractérise l’illusion, c’est d’être dérivée des désirs humains » (Sigmund Freud - L’avenir d’une illusion). La psychanalyse ne voit dans le désir qu’une simple machine à produire des fantasmes. Pour Freud, le désir recherche moins l’objet qu’il croit désirer que le fantasme inconscient dont celui-ci est le support. Il traduit un combat inconscient entre le Principe de plaisir et le Principe de réalité.

Le désir est croyance. « Qui ne croit pas manquer d’un bien ne le désire pas » nous fait remarquer Platon dans Le banquet. Le désir est la recherche d’un objet que l’on imagine être source de satisfaction. Mais à peine assouvi, il s’empresse de renaître. Le désir n’est jamais repu parce qu’il n’a pas d’objet qui lui soit par avance assigné.

« Tout désir est une illusion mais les choses sont ainsi disposées qu’on ne voit l’inanité du désir qu’après qu’il est assouvi. » (Ernest Renan - Dialogues et fragments philosophiques)

Une illusion, c’est une idée qu’on tient pour vraie parce qu’on désire qu’elle soit vraie. Tel est le cas de l’objet du désir. Seul l’investissement de mon désir rend l’objet désirable : sa valeur est donc illusoire.

Le désir est le mouvement même de la vie

Chaque désir porte en lui, quel qu’il soit, cette aspiration fondamentale quoique vaque : le souhait d’être heureux. C’est pourquoi le désir est toujours le principe moteur de toute existence humaine.

Le désir est producteur de valeur. A l’encontre d’une conception négative du désir comme manque, Baruch Spinoza voit dans le désir une puissance positive d’affirmation de soi. « Nous ne désirons aucune chose parce que nous la jugeons bonne ; mais au contraire, nous jugeons qu’une chose est bonne parce que (...) nous la désirons » (Éthique). Le désir est à l’origine de toute valorisation.

Désirer, c’est désirer le désir. Ce qui est proprement humain, c’est la conscience de soi. Or la conscience de soi se caractérise par le désir d’être reconnu par l’autre. Le désir est donc créateur d’un monde humain et si quelque chose est désiré c’est parce que c’est un signe de reconnaissance ou d’amour. Nous ne désirons pas les choses mais ce qu’elles signifient pour nous.

La philosophie est raison désirante. Aristote a très bien montré que rien ne se fait dans le domaine de l’homme sans l’appoint du désir car le principe de toute recherche c’est le désir qu’aucun objet particulier ne saurait satisfaire. Ce désir de savoir n’est pas toujours conforme aux exigences de la science mais c’est en lui que l’on trouve l’interrogation fondamentale : d’où viens-je, que suis-je, où vais-je ?

« Le désir est l’essence même de l’homme, c’est à dire l’effort par lequel l’homme s’efforce de persévérer dans son être » (Baruch Spinoza - Éthique )

Le désir est la source de toute évaluation et de toute recherche. C’est une puissance d’affirmation qui est l’essence même de l’homme. Le désir est créateur, à la fois, de l’homme et de ses œuvres.

Conclusion

Avant de conclure quoi que ce soit sur le désir, il convient peut-être de rappeler d’abord que nous venons tous du désir. A l’origine, je suis le désir d’enfant de mes parents, un désir d’immortalité, de pérennité ou de descendance sans doute, mais aussi un être réel de chair et de sang et non une illusion. Ensuite il faut dire que sans le désir il n’y aurait pas de civilisation, pas de culture et que c’est le regard de l’autre qui m’apprend ce qui est à désirer. Enfin, il faut affirmer que le désir ne peut se satisfaire d’objets simplement vivants et sensibles. Ce n’est que lorsque le désir se porte sur un autre désir qu’il devient désir humain. En effet seul un désir humain - celui de l’autre - peut conférer à mon existence un sens et une valeur. Ainsi, désirer le désir de l’autre, c’est, d’un même mouvement, affirmer que je suis ce qui manque à l’Autre et que l’Autre est pour moi ce qui me manque. Le désir n’est donc pas seulement créateur d’illusions, il est aussi source de toute réalité.

« Le désir est désir de désir. Désirer, c’est désirer le désir de l’Autre. » (Jacques Lacan - Écrits)

Auteur : Sébastien BAZOU


Mise à jour effectuée le : 26 septembre 2014.
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ISSN attribué par la Bibliothèque nationale de France : ISSN 2276-3341

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