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DES BREVETS EN MAGIE

Pour répondre aux questions qui m’ont été adressées à l’issue de mon intervention à Blois, sur « l’histoire générale des brevets et de leur application à la magie » (1), et satisfaire les lecteurs qui n’ont pu y assister, je voudrais revenir ici sur les points principaux. Les dates de la partie historique sont là comme repères. En réalité, elles se chevauchent. De même, le terme « privilège » prend peu à peu le pas sur les autres avec le lot d’injustice qu’il sous-tend.

A/ De l’Antiquité à la fin du Moyen-âge, se succèdent trois systèmes :

Du VIe siècle avant J.-C. au IVe siècle après J.-C. : les monopoles, tels qu’accordés, par exemple, par le maire de Sybaris (2) à tout inventeur d’une spécialité gastronomique (l’histoire nous apprend en effet qu’avant de se soucier des biens matériels, on se soucie de la propriété intellectuelle).

Aux XIIIe et XIVe siècles : les privilèges, qui, comme les monopoles, sont délivrés par le maire et accordent un droit exclusif d’exploitation limité dans le temps et dans l’espace (intra-muros). Après le XIVe siècle : les lettres patentes sont délivrées par le roi et incluent la notion de prestige.

Cette centralisation se conjugue avec le développement international du commerce. Les nouveaux hommes d’affaires se montrent soucieux de protéger leurs intérêts tandis que les républiques de Venise et de Gênes, villes portuaires stratégiques pour les échanges méditerranéens, se livrent à une concurrence féroce.

B/ Les brevets modernes prennent ainsi naissance à Venise, grande capitale commerciale au XVe siècle. C’est là qu’est promulguée la loi Parte Veneziana qui énonce pour la première fois les quatre principes de base : encouragement à l’activité inventive, compensation des frais encourus par l’inventeur, droit de l’inventeur sur sa création, utilité sociale de l’invention. Cent cinquante ans plus tard, la Chambre des Communes, en Grande Bretagne, vote le « Statut des Monopoles », instaurant les Patentes. Celles-ci ne concernent que les modes d’industrie inconnus dans le Royaume. C’est seulement à partir de 1734 que ces demandes devront inclure une description détaillée de l’invention. A la fin du XVIIIe siècle, Amérique et France légifèrent à leur tour, les Etats-Unis prenant en compte l’antériorité de l’invention à l’opposé de la France qui privilégie l’antériorité du dépôt.

C/ La loi du 7 janvier 1791, qui sert de référence à L’I.N.P.I., Institut National de la Propriété Industrielle (3), remet en cause le système des corporations de l’ancien régime. Cet institut a changé plusieurs fois de nom et de statut pour se stabiliser sous sa forme actuelle en 1951. D’abord simple service du Ministère de l’Intérieur jusqu’en 1827, il est désormais placé sous la tutelle du Ministre de l’Economie, des Finances et de l’Industrie. Entre autres missions, il reçoit les dépôts et délivre les titres de propriété industrielle : brevets, marques, dessins et modèles. Il enregistre également les enveloppes Soleau, du nom du fonctionnaire qui en a eu l’idée, en 1914, enveloppe qui avait pour but à l’origine, d’établir la date de création de dessins et modèles. Mais, rapidement, les inventeurs l’ont utilisée pour établir la date certaine de conception de leur invention en attendant qu’elle soit suffisamment au point pour permettre le dépôt d’un brevet. Au plan juridique, l’enveloppe Soleau est un droit de « possession personnelle antérieure ». Elle ne protège pas l’inventeur d’une exploitation de son invention par autrui. Tout juste lui permet-elle de l’exploiter à titre privé sans possibilité de cession à un tiers dans le cadre d’une entreprise, par exemple, tandis que le brevet est véritablement un titre de propriété industrielle qui assure l’exclusivité au premier déposant qu’il soit ou non le premier inventeur.

Il existe une solution intermédiaire, le « Certificat d’utilité », solution retenue par Jean Hladik (4). Bien moins onéreux que le brevet, la durée de sa protection est également moindre : 6 ans au lieu de 20. En outre, il n’exige aucune recherche d’antériorité sauf action en contrefaçon. Dans tous les cas, il est essentiel de noter que toute publication préalable, dans un journal ou un livre, interdit définitivement le dépôt d’un brevet.

D/ Au XIXe siècle, techniques et industries explosent, créant de nouveaux marchés. En synergie avec leur époque, les magiciens développent leur répertoire en s’inspirant, pour les grands trucs, d’effets classiques du théâtre qui étaient montrés jusqu’alors de manière symbolique, l’imagination du public faisant le reste. Tel dieu, par exemple, s’envolait dans les cintres au bout d’une corde, tel mime était découpé en morceaux grossièrement, tel fantôme était suggéré par une toile peinte agitée au bout d’une perche. Les magiciens ont rendu réels les mêmes effets, en remplaçant les artifices visibles de la machinerie par des procédés mystérieux. Autrement dit, le « truc » est devenu « trucage » et pose de facto la question de son brevet. Rude dilemme : faut-il déposer le principe, le dévoiler (seul moyen d’interdire son exploitation par un concurrent), ou le taire, au risque qu’il ne soit découvert par quelque machiniste et perde, du jour au lendemain, toute valeur commerciale ? Les professionnels vendent en effet leurs créations à des confrères. Parallèlement, s’organise un commerce de tours de poche et de salon visant les amateurs en quête d’expériences faciles pour briller en société. Les meilleures nouveautés sont déposées par leur fabricant. Commercialisées à grande échelle, elles représentent un enjeu financier non négligeable. S’assurer de leur exclusivité nécessite, là encore, un brevet. De nos jours, la firme japonaise Tenyo, qui domine ce marché, a protégé 42% de ses inventions.

E/ Trois brevets ont atteint le mythe. Ils concernent trois grands trucs classiques : les Spectres, la Femme coupée en deux, le Flying. D’origines diverses, ces trois effets ont été consacrés par les féeries avant de passer dans le répertoire magique. Leurs techniques originelles ne prétendaient nullement au mystère. Autre point commun, tous trois sont à l’origine de conflits célèbres dans les annales.

F/ Quelques brevets pris tardivement

L’Album aux cinq cartes

Ce petit album comporte cinq cartes disposées en croix. Celle du centre est sous verre. On fait choisir l’une quelconque de ses voisines. On ferme l’album. Quand on le rouvre, la carte choisie occupe la place centrale, sous le verre. Décrite en 1912 par Roger Barbaud, ce tour a été breveté le 19 janvier 2004 par Fatherazi Aladdin.

L’éventail brisé

Ce ravissant éventail manipulé normalement par le magicien se casse dès qu’il est mis entre les mains d’une spectatrice. L’artiste répare aisément cette maladresse involontaire. Vendu dès 1843 à Londres par Crambrook, il a fait l’objet de trois brevets (1902, 1922 et 1999).

La pièce de monnaie traversant une feuille de caoutchouc

Deux pièces de monnaie différentes sont posées sur une feuille de caoutchouc tendue sur l’ouverture d’un verre. Le public choisit l’une des pièces. Lorsque le magicien la désigne du bout de son doigt, celle-ci passe à travers la feuille et tombe au fond du verre. Décrite en décembre 1958 par son créateur, Lubor Fiedler, cette curieuse expérience a été brevetée le 8 septembre 1981 par William Gewirtz.

L’Imprimerie de Robert-Houdin

Tout papier blanc passé entre les deux rouleaux encreurs de cette imprimerie portable se métamorphose en un véritable billet de banque. Laurel et Hardy lui ont consacré une séquence dans le film qu’ils ont tourné en 1941 avec Dante : Fantômes déchaînés. Attribué à Robert-Houdin, cet appareil figurait en 1882 dans le catalogue du marchand londonien Hamley. Six brevets américains (de 1891 à 1921) et un brevet français (1936) lui sont consacrés.

La Fausse pile de pièces

Le magicien enferme une pile de pièces dans une petite boîte. Puis, plaçant sa main libre sous la table, de l’autre, il donne un coup sec sur le plateau avec la boîte. Les pièces s’entrechoquent et se trouvent réunies dans la main qui les ramène, comme si elles avaient traversé la table. Décrite en 1723 dans l’ouvrage de Jacques Ozanam, cet accessoire truqué a été breveté le 21 février 1950 par Frank Renz.

La boîte dite Renelys

Le magicien fait signer une pièce empruntée puis l’escamote. Il la retrouve ultérieurement dans un jeu de trois boîtes gigognes entourées d’élastiques qui reposait depuis le début dans sa poche intérieure de veston. Popularisée par le magicien français Renelys dans les années 1960/70, cette boîte a été brevetée le 4 janvier 1954 par Jean Elambert.

Le Fakir

Le cou ou la taille de ce petit personnage (selon le modèle) - ou le pommeau anthropomorphe de cette élégante canne - peuvent être traversés sans dommage par une lame.

Cette application du principe de la « croix de Malte » a fait l’objet de six brevets :

19 octobre 1877, brevet français de Verrier et Bastard (FR 120 803)

18 mars 1899, brevet anglais de James Alexander Cumine (GB 3 298)

9 mai 1900 et 12 octobre 1901, 2 brevets français de Bourdette (n° 300 147 et n° 314 961)

30 novembre 1909, brevet français de Joseph Landelle (n° 406 090)

25 novembre 1953, brevet américain de Cecil Coleman (US 700 281)

G/ Quelques livres de références

- Magic Patents, James Wobensmith, 1928
- British Theatrical Patents 1801-1900, Dr Terence Rees et Dr David Wilmore, 1996
- Magie et Technique, catalogue exposition de Berlin, Exp’OEB, juin 2004
- The Mechanics of Marvels, Chuck Romano, 2006

Notes :

(1). Conférence donnée le 29 novembre 2008, à la Maison de la Magie, à l’occasion de la remise des premiers Trophées de Robert-Houdin (thème des inventions).

(2). Sybaris était située au sud de l’Italie, sur le golfe de Tarente, alors partie intégrante de la Grande Grèce. Cité riche et puissante, elle dominait toute la région, forte du rôle stratégique qu’elle tenait dans le commerce méditerranéen.

(3). Pour tout renseignement, écrire à l’I.N.P.I., 26 bis rue de Saint-Pétersbourg, 75800 Paris Cedex 08, ou téléphoner au 0820 210 211.

(4). Auteur de trois livres sur La Prestidigitation, Les Illusions visuelles et Tours extraordinaires de mathémagie (ce dernier sous le pseudonyme de Hiéronymus), Jean Hladik a déposé le 26 février 1999 un certificat d’utilité pour des « raquettes à points amovibles ».

Auteur : Philippe SAINT-LAURENT


Mise à jour effectuée le : 28 septembre 2010.
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ISSN attribué par la Bibliothèque nationale de France : ISSN 2276-3341

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