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DAVENPORT Brothers

Extrait de la revue L’Illusionniste, N° 24 de décembre 1903.

C’est le 12 septembre 1865, que les deux américains Ira et William Davenport donnèrent leur première représentation dans la salle Hertz, rue de la Victoire. Ils venaient directement d’Angleterre, où pendant 2 ans, ils avaient joui d’une vogue immense. La Presse des Trois Royaumes, s’était vivement occupée de leurs mystérieux exercices et le bruit des polémiques qu’ils y avaient soulevées était parvenu jusqu’à nous.

Les spirites américains ne parlaient pas un mot de notre langue. On les avait adressés à M. Derosne, homme de lettres demeurant à Passy et auquel on doit d’excellentes traductions de quelques ouvrages anglais. Celui-ci accepta la mission qui lui était offerte et pour faire connaître ses protégés, il leur fit donner, dans son salon, quelques séances devant un auditoire de journalistes dont le suffrage pouvait avoir une certaine influence sur le succès des représentations futures.

Malheureusement, il n’en alla pas ainsi qu’on l’avait espéré, et quelques écrivains donnèrent franchement leur avis sur le truquage des pseudo-Manifestations spirites.

Voici l’article de la Vie Parisienne qui avait été écrit après une de ces séances privées, mais avant la tumultueuse soirée publique de la salle Hertz.

« L’armoire était installée dans un coin du salon ; les invités arrivaient avec un air effaré et mystérieux. Les médiums retenus, comme de simples mortels, à dîner en ville, tardaient à faire leur apparition ; l’anxiété était grande. De guerre las, on fit l’assaut du bahut ; les uns s’y enfermaient en poussant des cris de terreur, les autres comptaient les clous, cherchaient des serrures à secret, grattaient le parquet, sondaient les cloisons. C’étaient les sceptiques ; mais du reste, sceptiques et crédules se réunissaient pour trouver l’architecture détestable ; une dame raconta comment les esprits eux-mêmes avaient dessiné le plan de cet illustre placard en noyer verni.

Onze heures ! On annonce les frères Davenport ; émotion ; les frères apparaissent, désenchantement ; petits, maigres, sans dehors, les cheveux plaqués, l’oeil inquiet, ils ressemblent fort peu à la sybille de Cumes ; derrière eux s’avancent deux Àméricains portant les guitares, les clochettes et la batterie de cuisine. Mon voisin, lui, qui est un peu athée, s’écrie ; Hum, hum, il leur faut donc des compères à ces Siamois ! La séance est ouverte ; l’interprète prévient la société que les Davenport n’exposent aucune théorie ; ils se contentent de montrer des faits. On fait circuler les instruments de travail de ces messieurs ; les cordes surtout fixent l’attention ; elles sont en coton mou tressé en nattes fines et n’offrent aucune des aspérités de la corde de chanvre, Un affreux doute pèse sur nous ; attendons.

De gauche à droite : Ira Erastus Davenport, Mr Fay, Mr Cooper et William Henry Davenport.

Les Davenport entrent dans leur bahut et se font attacher solidement ; les casseroles à musique sont près d’eux, on souffle la bougie, ne laissant de lueur que dans une lampe presque éteinte. Pan ! c’est le cornet de papier qui rebondit sur le nez de mon voisin ; une main, deux mains, paraissent à la lucarne ; ces mains ont beaucoup de parenté avec les bras des Davenport ; quant aux mains énormes que des journalistes ont cru voir, elles étaient tout bonnement en baudruche gonflée. Un affreux vacarme remplit l’armoire ; cette musique n’a de nom dans aucune langue. Quand les mains se montrent la musique cesse. On allume la bougie ; les Davenport donnent un coup de pied à l’armoire qui s’ouvre, entraînant les guitares et les clochettes. On s’approche ; les deux frères se donnent l’air le plus innocent du monde, ils sont détachés. On souffle, on ferme, ils ouvrent, ils sont de nouveau enchaînés. — On leur met de la farine dans le creux de la main, on resouffle, on referme, le bacchanal recommence ; ils ouvrent, toujours attachés ! Oh ! Joie ! Un spectateur est admis à s’asseoir entre les deux frères ; mais quelle prudence ! On commence par attacher solidement la victime après les genoux des opérateurs ; maintenant, soufflez la bougie, et toi, mon bonhomme, laisse-toi-faire, on va te tirer la barbe, te faire partir des guitares dans le nez, te décravater et te coiffer du tambour de basque.

L’armoire, en noyer verni à trois panneaux, s’ouvre et se ferme à l’intérieur. Elle est supportée par trois petits tréteaux ; une planche percée de nombreux trous pour le passage des cordes, est fixée contre les cloisons. Les deux frères sont assis aux deux extrémités ; entre eux, sont déposés les instruments et la batterie de cuisine.

As-tu été assez bafoué ? Maintenant fais part de tes impressions à la foule agitée : Mon Dieu, mesdames, s’écrie la victime, je n’ai éprouvé que des sensations fort agréables ; les mains qui ont caressé l’adjoint de Gennevilliers ont erré sur mon visage, on m’a déboutonné mon col, on m’a introduit une guitare dans la poche de mon gilet et on m’a coiffé d’un tambour, et... voilà, c’est tout ce que je sais ; dame, si je n’avais pas eu les mains liées ! Dieu que les esprits ont d’esprit !

Deuxième partie. — Deux messieurs avaient pris leurs chapeaux et s’apprêtaient à s’en retourner avec leur désappointement. Comment, vous partez, mais c’est l’instant, c’est le moment, l’étrange commence. On apporte une table. M. Fay et un des Davenport s’assoient de chaque côté. M.Fay est scellé à la cire à cacheter, Ira Davenport a des petits noeuds sans aucune espèce de cire. L’autre frère Davenport et le quatrième Américain se placent de façon à empêcher toute communication entre les spectateurs réunis en demi cercle et les guitaristes.

La fameuse bougie et les allumettes sont confiées à William Davenport. Bonne précaution ! Maintenant messieurs, pas de mains folâtres, s’il vous plait, afin que vous ne puissiez pas frotter d’allumettes ou saisir des guitares au vol, vous allez tous faire la chaîne et vous tenir les mains serrées : ne lâchez pas une phalange, les esprits vous sauteraient dessus ! Attention, la bougie est éteinte, groum, groum. groum, voilà les guitares qui miaulent.

Oh ! On me pince les genoux, dit une dame... Sentez-vous le vent qui vient à travers la montagne ? On me tire le par nez... Bien sûr je suis écorchée, quelle affreuse clochette !

Les guitares prennent leur course vagabonde rasant le sol, bondissant sur les têtes... Ping, peng... oh ! oïe, oïe. Deux chapeaux me tombent sur le front : je dois confesser ici mon crime : je ramassai vivement les chapeaux et les aplatis sur le crâne d’un voisin auquel j’en voulais de sa bonhommie ; au premier coup de chapeau il doutait encore, au second il était convaincu ! Une dame a prétendu qu’on lui serrait la taille et qu’on l’embrassait ; le mari croit que ce sont les esprits, ne l’en détrompons pas.

Je conseillerais aux Espagnols qui ne savent que faire de leurs guitares de s’en servir pour l’éclairage ; les Davenport ont inventé un nouveau bec de gaz qui pourrait s’appeler le pétrole à musique, ça éclaire et ça joue ! Les instruments planent jusqu’au plafond avec leurs chevelures phosphorescentes. La lumière reparaît, tout se calme ; le tambour est sur les genoux d’une dame, les clochettes sont dans les bottes d’un monsieur et les guitares étendues sur les tapis. On marque au crayon les contours des pieds des deux thaumaturges, on resouffle la bougie, on la rallume ; tiens, c’est M. Fay qui se trouve en bras de chemise ; un gentleman pose son habit sur la table, une, deux, trois, on allume, c’est encore ce diable de Fay qui s’est revêtu de l’habit.

Quant à Ira Davenport il se donne un air si angélique qu’on l’embrasserait ! Croire que c’est arrivé, n’est rien, mais le faire croire aux autres !

En résumé l’escamotage, surnaturel à part, est très habile. Tout le truc des frères américains consiste dans la rapidité à s’attacher et se détacher et la grâce à donner des claques. Eh bien, et les esprits ? Les esprits... vous me faites rire ; avant le travail du placard, on peut avoir des illusions, après c’est impossible. Voulez-vous être guéri à tout jamais du spiritisme ? Allez voir les frères Davenport ». places pour la séance du 12 septembre 1865, était fixé à 25 fr., quelles belles recettes en perspective ! Mais le public prédisposé par la lecture d’articles hostiles, comme celui qui précède et un autre d’Edmond About dans L’Opinion Nationale du 10 septembre 1865, et, mis de méchante humeur par le prix exorbitant du spectacle, se montra nerveux et irritable.

Les Davenport dans leur désir d’un contrôle sérieux amenaient des longueurs et pendant qu’ils obligeaient le mandataire de l’assistance à sonder le placard, à vérifier les ficelles, à fourrer son nez partout, le public s’impatientait. On grognait, on chantait, on sifflait, on se fâchait. Enfin, les Davenport sont attachés, les volets fermés ! A ce moment, un M. Cartier, ingénieur à Rouen, se précipite, ouvre les battants, et donnant un grand coup de poing sur la planche percée de trous, brise celle-ci, ce qui fait tomber un des frères, et s’écrie : Voilà le truc, ils sont assis sur une planche à ressort ! Toute la salle se lève et se précipite vers l’armoire, tumulte indescriptible et expulsion des spectateurs avec des sergents de ville dans le dos. La police rendit aux Davenport l’autorisation de continuer leurs séances, mais à la condition de ne pas admettre plus de 100 spectateurs à chaque fois ; le succès fut médiocre.

Le journal Les Nouvelles, du 4 octobre 1865, dit : « s’ils continuent ils mangeront leurs guitares et leurs ficelles à ce métier-là ». Le prestidigitateur Robin, démontrait à son théâtre du boulevard du Temple, comment les Davenport s’attachaient et se détachaient de leurs liens ; et comme cela ne coûtait que quarante sous, on allait voir le truc des Davenport chez Robin, au lieu d’aller voir les Davenport. Ces pauvres jeunes gens, qui avaient à ce moment vingt-trois et vingt-cinq ans, durent plier bagage devant la férocité d’un auditoire qui les avait exécutés et non jugés. Disant adieu à la France, ils allèrent chercher fortune, au pays des Rajahs, où ils succombèrent, plus par les effets du Champagne dont ils faisaient une consommation étonnante, que par ceux du climat meurtrier de cette lointaine contrée.

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Auteur : Sébastien BAZOU


Mise à jour effectuée le : 18 juillet 2013.
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ISSN attribué par la Bibliothèque nationale de France : ISSN 2276-3341

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