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Clément ROSSET

Le chasseur d’illusions.

Depuis Le Réel et son double (éd. Gallimard, 1976), le philosophe Clément Rosset déploie son idée maîtresse, celle qu’il élabore : nous ne cessons de fuir le monde, de doubler le réel - d’illusions et de fantasmes. L’invisible est l’un des noms de ces nombreux faux-semblants. L’invisible, cette illusion de réel, « est ce qu’on ne voit pas mais qu’on finit par croire voir, à force d’en tenir l’existence pour certaine ». Pour Rosset, religions et idéologies ne sont que des leurres, destinés à masquer une réalité qui triomphe toujours à la fin.

Chasseur d’illusions, l’auteur traque les faux-semblants du mensonge. Contre tous les « doubles » qui empoisonnent et déforment la vérité, Rosset défend un réalisme absolu, radical : seul le réel existe. Si l’homme ment et se ment tout le temps, c’est qu’il est incapable d’accepter les choses telles qu’elles sont et apparaissent là, sous son nez. Rosset nous dessille les yeux. Mais cette chasse aux doubles ne prend jamais la forme d’une morale. Le penseur l’a en horreur, ce qui rend son rapport au mensonge bien plus passionnant et chatoyant. Proche de Cioran et auteur de livres sur Schopenhauer, le philosophe a plutôt pour armes son sens du tragique, relevé par un humour décapant et un bon sens chevillé au corps. Sans oublier son goût pour l’art, littérature, musique et cinéma, dont la chair imaginaire, ni tout à fait vraie, ni tout à fait fausse, le nourrit toujours autant.

« En cas de conflit entre l’illusoire et le réel, c’est toujours l’illusoire qui gagne. »

Ecoutons maintenant le philosophe nous parler du réel, de l’illusion, du double, du faux et du mensonge.

Postulat de départ

Mon point de départ est que le réel est idiot. Attention, l’idiotie n’est pas l’imbécillité mais l’insignifiance, l’absence de signification. Un exemple : ce caillou que vous voyez là répond parfaitement – il ne fait même que ça – au principe d’identité, A égale A. Vous pouvez le torturer, il ne fera rien d’autre que confirmer son identité de caillou. Cette vérité peut devenir insupportable. Je m’explique : si je veux décrire ce caillou, je vais être tenté de le faire rentrer dans une généralité, un concept de caillou. Mais ce caillou, tout banal qu’il soit, est unique, et je vous mets au défi de le décrire complètement dans sa singularité. Il n’existe pas, dans l’univers, deux choses absolument semblables.

La persistance obstinée du caillou dans son identité minérale ne nous empêche pas de vivre, mais nous pouvons élargir cet exemple à notre refus naturel d’accepter une réalité lorsqu’elle nous dérange. Rien de tel qu’une fable pour remettre les pieds sur terre. Telle celle-ci, venue d’Orient : un matin, le vizir de Bagdad heurte dans un marché une femme au visage blafard. Ils ont tous deux un mouvement de surprise. Le vizir sait qu’il a rencontré la Mort. Affolé, il accourt au palais et supplie le grand calife : « Puisque la mort me cherche ici, lui dit-il, permets-moi, Seigneur, de me cacher à Samarcande. En me hâtant, j’y serai à la tombée de la nuit ! » Sur quoi, il selle son cheval et file au grand galop. Plus tard dans la journée, le calife rencontre lui aussi la Mort. « Pourquoi, lui demande-t-il, as-tu effrayé mon vizir, qui est si jeune et bien portant ? » « Je n’ai pas voulu lui faire peur, répond-elle. J’étais juste surprise de le voir ce matin à Bagdad, car j’ai rendez-vous avec lui, ce soir, à Samarcande. »

Cette histoire résume bien notre penchant irrésistible à conjurer par tous les moyens ce qui, pourtant, ne va pas manquer d’arriver. Et pas seulement l’inéluctable absolu, notre finitude. Combien de pensées, au cours des siècles, nous ont poussés à agir pour un avenir meilleur, avec les résultats catastrophiques que l’on sait ! Nous avons un arsenal sophistiqué de mécanismes pour mettre notre conscience à l’abri des spectacles indésirables. Quant au réel, nous l’invitons à aller se faire voir ailleurs… dans l’illusion. En substituant au réel un double, plus acceptable, nous effectuons un déplacement propre à nous aveugler.

Encore un exemple, choisi chez Georges Courteline, vous savez, cet auteur de théâtre chez qui les femmes crient « Ciel, mon mari ! », avant de cacher leur amant sous le lit… Dans Boubouroche (1893), le héros a installé sa maîtresse, Adèle, dans un petit appartement. Un voisin de palier le prévient qu’Adèle reçoit tous les jours un jeune amant qu’elle dissimule dans son placard, dès que son bienfaiteur s’annonce. Fou de colère, Boubouroche débarque par surprise et découvre le jeune homme. Devant sa rage, Adèle rétorque, indignée : « Tu ne mérites pas même la très simple explication que j’aurais fournie aussitôt à un autre, s’il eut été moins grossier. Le mieux est de nous quitter ! » Boubouroche, qui, au fond, ne demandait qu’à se jeter dans une issue douillette pour son ego, admet aussitôt sa « bévue » et se confond en excuses.

L’histoire, comique et caricaturale, montre bien la structure de l’illusion : faire d’une chose deux, comme le fait le prestidigitateur. Celui-ci, pendant son tour de magie, oriente ailleurs le regard du spectateur, là où, précisément, il ne se passe rien. Exactement comme Adèle : « Il est vrai qu’il y a ici un homme, mais regarde – là où, précisément, il n’y a strictement rien – comme je t’aime ! »

Le double

Le thème du double est souvent associé à une pathologie – schizophrénie, paranoïa – et autres confins de la normalité. Il n’en est rien. Le thème du double concerne un espace culturel bien plus vaste ! Notamment celui de l’illusion religieuse, ou de la philosophie idéaliste, qui substituent au réel un « autre monde », forcément meilleur…

Le mensonge

Il n’existe pas d’essence du mensonge. C’est un terme très ambigu, voire un dangereux sable mouvant : les gens qui parlent tout le temps de mensonge et voient en lui le péché suprême, le mal par excellence, ne sont en général pas très francs du collier ! Les pourfendeurs du mensonge, ce sont bien souvent les inquisiteurs, les moralistes les plus hypocrites. On peut détruire son ennemi, mener une guerre au nom d’un mensonge - ainsi les prétendues armes de destruction massive en Irak. Le mensonge, c’est le grand mot de toutes les paranoïas, de tous les fanatismes, de tous les régimes totalitaires ; quand la croyance l’emporte sur la vérité, on a toujours affaire à un mensonge, qu’il soit politique, moral ou religieux. Montaigne, l’auteur anti-fanatique par excellence, a fait des Essais une machine de guerre contre les masques du mensonge et de l’hypocrisie.

Il existe une multiplicité de mensonges, affichant des facettes logiques et psychologiques très différentes. Dans son acception la plus simple, le mensonge est un déni de la vérité, de la réalité. Il nie ce qui est, ou affirme ce qui n’est pas. Un homme a tué, mais soutient qu’il n’a pas tué. Ainsi Raskolnikov, dans Crime et châtiment, dira au juge d’instruction Porphyre qu’il n’a pas assassiné la vieille usurière. Il avance le faux, alors qu’il sait le vrai qu’il choisit de dissimuler. Mais, à partir du moment où le mensonge est enclenché, la vérité peut éclater à tout instant. Le menteur prend ainsi toujours le risque d’être démasqué, même si la fausse version a quelquefois la puissance d’instiller le doute, et d’encombrer les cours d’assises pendant de longues années. Le mensonge se révèle souvent plus plausible, plus vraisemblable que la réalité, parfois si rocambolesque qu’elle en devient peu crédible.

Toute sa force du mensonge consiste à singer la vérité, à en prendre les couleurs. Le mensonge est un caméléon qui doit avoir l’apparence du vrai ; il doit pouvoir être cru, sans quoi il perd sa raison d’être. Et, pour être cru, il doit être consolidé par d’autres boniments. Le mensonge s’accompagne donc toujours d’une volonté de tromper. Celui qui énonce une proposition contraire à la vérité, sans vouloir tromper autrui, mais juste parce qu’il se trompe lui- même, est dans l’erreur, et non dans le mensonge. Le menteur, lui, est un charlatan, un spécialiste du faux qui, mieux que quiconque, sait reconnaître le vrai au premier coup d’œil. Le menteur est au fait de la vérité, et c’est là tout le paradoxe du mensonge.

La grande affaire, c’est le mensonge à soi-même. Mentir aux autres, ce n’est pas forcément si grave, ni si intéressant. Il y a tellement d’autres traits de la nature humaine à déplorer ! Le mensonge à soi-même me paraît beaucoup plus immoral, beaucoup plus mensonger. Car, à la différence de celui qui ment aux autres en sachant très bien ce qu’il fait, en ayant une forme de clairvoyance, celui qui se ment à lui-même vit dans l’illusion la plus complète, dans une totale mauvaise foi.

Le mensonge apparaît comme le dieu Janus, toujours à double face. Il a une face ignoble et une face noble. On peut mentir pour nuire aux autres, par goût du lucre ou par cupidité, vice qui peut vraiment faire des ravages. Mais on peut aussi mentir par courtoisie, par amitié, par sympathie. Pour aider l’autre et lui éviter de souffrir. Les mensonges faits dans l’intérêt de l’autre sont-ils encore des mensonges ? Quel intérêt y a-t-il, par exemple, à dire la vérité à celui qui va mourir ? Quand il n’y a pas de raison positive de dire la vérité, mieux vaut la taire - c’est le mensonge par omission. Non, toutes les vérités ne sont pas bonnes à dire. En ce sens, le mensonge peut être porteur d’une vérité humaine, ce que Vladimir Jankélévitch appelle le mensonge « par amour » dans le Traité des vertus.

Le mythomane

II faut distinguer le menteur « raisonnable » du mythomane compulsif. Par rapport au mythomane, le menteur ferait presque figure d’homme de parole ! Avec le mythomane, le mensonge devient une maladie. Le mythomane s’enivre tellement de ses mystifications qu’il se persuade de leur vérité et finit par y croire lui-même. Il n’est plus capable de distinguer le vrai du faux, ne sait plus qu’il ment. C’est ce que racontent deux chefs-d’œuvre, Le Menteur de Corneille et celui de Goldoni. Pathologique, le mensonge décolle totalement du réel et se perd dans le flou de ce qui n’existe pas - l’imprécision est toujours la servante de la mythomanie. Le mythomane vit sur un nuage qui n’a plus rien à voir avec le sol du réel.

Le mensonge : un « double » du réel

Le mensonge est un refus d’admettre la réalité. Tel est le grand mensonge de la condition humaine, celui que toute ma philosophie a dans sa ligne de mire. L’homme se ment à lui-même pour ne pas voir ce qu’il a sous les yeux : la réalité du réel, la cruauté de la vérité. Mentir, c’est dériver vers l’invisible, fuir dans l’irréel, se réfugier dans la duplicité. Le mensonge dédouble le réel. Illusionniste, le menteur mise toujours sur la grâce d’un double. Il voit double. Mais le réel précisément, c’est ce qui est sans double ! Le réel est univoque, il n’est que ce qu’il est. Il est tautologique, à l’image du principe d’identité A = A. A vient toujours se confondre avec A ; le réel coïncide toujours avec lui-même. Telle est son idiotie fondamentale - car, avant de vouloir dire imbécile, « idiot » signifie simple, particulier, unique.

Le menteur brode, enjolive, nous fait croire que A = B. Avec son intelligence, son talent, il cherche à combattre la décevante idiotie du réel et à fuir sa propre idiotie à lui, si déplaisante : « Je ne suis que cela... ». Il préfère donc regarder ailleurs plutôt qu’ici, se donner mille portes de sortie, mille alibis. Mais la vérité finit toujours par s’imposer contre le mensonge, pour la simple et bonne raison que l’on ne peut jamais forcer ce qui n’existe pas à exister. Pourquoi ? Tout simplement parce que ce qui n’existe pas n’existe pas... En ce sens, le mensonge n’est qu’un leurre, une contrefaçon. La couleur éclatante de la vérité se révèle toujours sous la couche du mensonge, ce pâle fantôme du vrai.

Le cinéma, entre recherche du vrai et puissance du faux

Nous touchons là à la nature si paradoxale du cinéma. Bien plus que tous les autres arts, le cinéma suggère à s’y méprendre les traits de la vie réelle. Il en réalise des fac-similés, en reproduit au plus près les images, le mouvement, le bruit. Il a l’outrancière capacité de copier le réel au point que certains cinéastes ont rêvé de cinéma vérité. Mais si le cinéma évoque le réel, il ne se confond pas avec lui ; il n’est ni tout à fait le même ni tout à fait un autre. Le septième art se situe ainsi à la frontière de la vérité et du mensonge.

L’art et le mensonge

Les arts mentent moins qu’une certaine tradition philosophique : cette tradition métaphysique que je combats et qui s’est acharnée à dénigrer le réel au profit de l’idée, l’ici au profit d’un ailleurs, comme si la vérité résidait dans un au-delà, un arrière-monde. Les philosophes passent leur temps à penser à tout sauf à ce qui existe ! A la différence de penseurs comme Platon ou Rousseau, auxquels toute forme artistique apparaît comme un mensonge, je crois pour ma part que l’art n’échappe jamais à la zone d’attraction du réel. Il est même souvent plus vrai que le réel. Les grands créateurs parviennent à condenser la réalité, à rendre l’effet de réel plus frappant encore.

Pour Platon, en revanche, une peinture représentant un lit ne sera jamais digne du lit réel, lui-même plate copie sensible de l’idée de lit. Mais ne nous trompons pas : à part dans le débat sur la mimesis (imitation, en grec), la peinture n’est pas évaluée en fonction de sa conformité au réel. Quand on parle de « faux », c’est parce que le tableau ment sur la signature du peintre et non sur sa fidélité vis-à-vis du visible. La peinture - c’est l’idée clé de la peinture abstraite - est avant tout un jeu de formes et de couleurs.

La littérature et le mensonge

Les grands romans du XIXe siècle, ceux de Balzac ou de Dostoïevski, sont taillés dans la même étoffe que le réel. Ils s’en inspirent et le recréent. L’argument de ceux qui disent ne pas lire de fiction pour être plus près du réel est donc totalement idiot ! L’ennemi du réel, ce ne sera jamais l’imaginaire artistique, qui le regarde et s’en saisit avec précision et exactitude. C’est l’illusion, vague, imprécise, cette tromperie selon laquelle il existerait un autre monde que celui que nous avons sous les yeux : « Le mensonge ne me dérange pas, mais je déteste l’inexactitude », affirmait à juste titre l’écrivain britannique Samuel Butler. Même don Quichotte, ce grand spécialiste en matière d’imagination, reste en contact avec le monde réel. S’il prend les moulins à vent pour des géants, il sait reconnaître sa méprise. Il sait faire la part du réel et de l’imaginaire. A la différence de l’illusion, de la folie, l’imaginaire ne nous brouille pas avec la réalité. Il l’affecte seulement d’un coefficient de bizarrerie. L’existence est déjà en elle-même si bizarre !

- Extraits des propos de Clément Rosset recueillis par Juliette Cerf pour Télérama (août 2013).

A lire :
- Le Réel et Son Double : essai sur l’illusion, Paris, Gallimard, 1976
- Le Réel : Traité de l’idiotie, Paris, Éditions de Minuit, 1977
- Le Réel, l’imaginaire et l’illusoire, Biarritz, Distance, 2000
- Fantasmagories, Paris, Éditions de Minuit, 2005
- L’Ecole du réel, Paris, Éditions de Minuit, 2008
- L’Invisible, Paris, Éditions de Minuit, 2012.

Crédit photo : Manuel Braun. Tous les documents et archives sont proposés sauf avis contraire des ayants-droit, et dans ce cas seraient retirés.

Auteur : Sébastien BAZOU


Mise à jour effectuée le : 26 novembre 2013.
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