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CAUSERIE : Propos de table

Extrait de L’Illusionniste, Vol. 7, N° 81, septembre 1908.

Que faire en un banquet, à moins que l’on y cause ? pourrais-je aussi dire avec une légère variante. On y mange, répondrez-vous peut-être avec une implacable logique. Soit ! Mais cela n’empêche pas d’y bavarder aussi.

A notre dernière agape vint, comme toujours, le moment où les conversations battirent leur plein et où, çà et là, se traitèrent, gravement ou gaiement, quantité de questions à propos desquelles chacun émettait un avis qu’il estimait supérieur, ce qui, après tout, pouvait bien être.

Dans le groupe central, c’est à dire présidentiel, on ne le cédait en rien, comme loquacité, aux autres groupes. En dépit de la dignité d’attitude qui s’imposait à nos fonctions, je dois avouer, si on admet cette expression, que c’était là surtout « qu’on rigolait ferme ».

Bref ! Parmi tant d’autres sujets, on en vint à parler de « boniments », mot dont je m’empare avec avidité en raison de son étroite connexité avec l’art de la Magie. En réalité, il s’agissait plutôt d’un charlatan qui fut célèbre, très célèbre même, il y a quelque quarante ans. Mais, de magicien à charlatan, la gamme des nuances nous fournira bien un suffisant point de contact pour nous permettre de parler ici d’un type qui fut unique et qui, ne serait-ce que par la Magie de sa parole, mérite bien une petite place dans nos annales.

Ce prodigieux hâbleur semblait avoir une assez profonde connaissance de la psychologie des foules. Il possédait évidemment une audace peu commune qui franchissait parfois les limites de la témérité. Il gagnait avec cela, j’allais dire malgré cela, beaucoup d’argent et semblait justifier le fameux proverbe : Audaces fortuna juvat.

Je veux parler de Mangin dont, à propos de boniments, le nom nous vint naturellement aux lèvres. La génération actuelle n’a pas connu celui qu’on appellerait maintenant « l’empereur » ou même « le dieu du boniment », non pas que sa manière fut extra-littéraire, extra-magistrale ou extra-comique, mais parce qu’elle était bien adaptée et taillée à la mesure qui convenait et, à notre époque de bluff, conviendrait encore, à condition, bien entendu, qu’elle soit employée par ce qu’on appellerait aujourd’hui le « right man » car connaître un boniment n’est rien. Savoir s’en servir est tout.

Il est entendu qu’il ne s’agit pas ici d’un boniment ad usum magicorum, mais seulement d’une curiosité charlatanesque rétrospective qui fixera toujours bien quelques points d’histoire plus ou moins exactement établis lorsqu’on parle de Mangin.

Dans notre causerie de table, au banquet, je n’osais trop m’aventurer dans les affirmations parce que, tout en me croyant nanti de documents certains, je ne savais plus si je les retrouverais dans mes paperasses. Or, j’ai justement remis la main dessus et suis à même de donner ici le véritable boniment de Mangin, que j’ai assez souvent entendu pour le consigner sur des feuilles au moment où la mémoire était encore fraîche. Je ne me doutais guère, à ce moment-là, que quarante ans plus tard j’aurais occasion d’utiliser ces souvenirs.

Il faut noter qu’en ce temps-là les bonisseurs, camelots et charlatans de tout genre jouissaient d’une liberté qu’ils ne connaissent plus. Il y avait parmi eux des célébrités dont les hauts faits ont été consignés dans des livres et gazettes et parmi lesquelles Mangin brillait au premier rang.

Que de fois me suis-je attardé à ces spectacles permanents et gratuits parmi lesquels figurait toujours quelque escamoteur, ce qui n’était pas pour moi le moindre des attraits. C’est dans ces conditions que j’ai pu collectionner quelques boniments intéressants à différents titres, qu’il ne sera peut-être pas hors de propos de reproduire ici à l’occasion. En attendant, voici celui, authentique, de Mangin :

Il imposait d’abord silence à la musique et commençait ainsi : « Vous vous demandez sans doute, quel est donc ce chevalier ? Pourquoi ces vêtements d’un autre âge ? Pourquoi ces chevaux richement caparaçonnés, ce carrosse doré, cet attelage bizarre, ces bruits de caisse et de cymbales ? Pourquoi cet appareil grandiose et imposant ? Je vais vous le dire. C’est que la foule est aveugle et qu’il faut l’étourdir par le bruit et l’éclat. (Musique. Silence). Savez-vous où est ma force, vous tous qui m’écoutez ? Dans mon casque, sous ce panache audacieux que vous admirez en ce moment. Oui, la foule est aveugle... elle est aussi ignorante. Moi, modeste autrefois, j’ai bu aujourd’hui toute honte ; je me sens désormais la force de dominer mon époque... eh bien, je la domine ! Les races futures se souviendront de Mangin. (Musique, etc.).

« Je venais jadis habillé comme tout le monde... on ne me regardait seulement pas... aujourd’hui que j’ai un habit de polichinelle, on se bouscule pour me voir. (S’adressant au hasard) Pourquoi riez-vous là-bas ? Vous n’avez pas compris, qu’est-ce que vous faites-là ? Rentrez donc chez vous. — Oui, c’est à qui s’approchera le plus près de mon carrosse ; on m’admire enfin, du reste je ne vous demande rien, oh ! Mais soyez tranquilles, je ne vous donnerai rien non plus (Musique).

« Au soleil ses rayons, à la mer son immensité, au printemps ses fleurs, à Mangin ses crayons... Oui, je me nomme Mangin, je vends des crayons et je les fabrique moi-même ! (à quelqu’un près de la voiture). Qu’est-ce que voulez, vous ? un crayon. Tout à l’heure... d’abord vous n’en aurez pas, vous avez une tête qui me déplaît .. et puis si quelqu’un m’interrompt encore, je ferme la boutique ; je n’attends pas après votre argent, j’en ai plus que vous. Tenez faites-en donc voir autant. »

Là-dessus, Mangin prenait derrière lui un van en osier contenant une assez forte quantité de pièces d’argent mêlées à une équivalente quantité de brillantes médailles de cuivre ornées de son portrait avec son nom et adresse. Ces médailles jouaient là le rôle de pièces de vingt francs et Mangin « vannait » ce pactole devant la foule ébahie. La somme ainsi remuée représentait, à vue d’œil, plusieurs milliers de francs. Ayant remis en place sa précieuse vannerie, il faisait signe à la musique et, paraissant prendre une poignée des pièces qu’il venait de montrer, il les lançait parmi les assistants qui, bien entendu, n’attrapaient au vol que des pièces-réclame. Mais le geste était beau et, bien qu’à cette époque le mot « bluff » fut encore inconnu, Mangin apparaissait un peu comme le précurseur du fait.

Sur la voiture, un romain de carnaval actionnait un orgue de barbarie. Mangin appelait cet instrument « la commode » et son musicien « Vert-de-Gris ». Au lieu de dire : Allez la musique ! il préférait s’écrier : « Vert de-gris, secoue la commode ! » Je n’insiste pas sur la finesse de l’expression. Du reste ici je raconte sans commenter.

Enfin ayant imposé silence à « Vert-de-Gris », il reprenait : « Charlatan, dites-vous, eh bien oui, je suis charlatan et je m’en vante. Ne l’est pas qui veut. Tout charlatan que je suis, j’ai eu, seul de mon industrie, les honneurs de l’Exposition universelle de Londres, mes crayons se vendent dans le monde entier ; mon portrait est à la porte de tous les débits de tabac de la capitale. On le trouve même imprimé au fond des assiettes. Parfaitement. Tenez l’autre jour un enfant ne voulait pas manger sa soupe ; eh bien, sa mère la lui a servie dans une assiette avec mon portrait au fond. Pour voir ma tête l’enfant s’est dépêché de manger sa soupe. Alors sa mère lui a dit : Ah ! ah ! maintenant, tu manges hein ! Et voilà ! Je ne me mouche pas du pied, comme vous voyez, et je vends mes crayons vingt centimes. Noirs, comme de l’encre, durs comme du fer ! »

Là-dessus, Mangin prenait une tablette de bois et, d’un coup violent la traversait avec un de ses crayons, qu’il avait préalablement taillé, non pas comme nous le faisons nous autres, simples mortels, mais à la volée et à l’aide d’un énorme cimeterre. Puis, prenant un papier fixé sur une planchette il traçait à main levée et avec une extraordinaire rapidité, un profil grotesque quelconque, qu’il disait être le portrait du « Monsieur qui se trouve là-bas » et à la vue duquel le public s’esclaffait.

« Vous voyez, disait-il, si mes crayons sont bons ; c’est que je les fabrique moi-même. Eh bien ! écoutez-moi, bonnes gens : si quelqu’un inventeur, fabricant, marchand, physicien, chimiste ou philanthrope, me présente des crayons meilleurs que les miens, je donne mille francs... pas à lui, ce serait faire un pari, et je n’aime pas les paris mais je donne mille francs... à la société protectrice des imbéciles et des pauvres d’esprit. C’est la plus importante société du monde entier ; elle a plus de clients à elle seule que toutes les autres réunies. J’en ai des preuves tous les jours. Ne bougez pas ! je vais vous vendre des crayons. Je les vends vingt centimes la pièce, cinquante centimes les trois avec la médaille et mon portrait. Demandez, faites-vous servir. Il est en ce moment 2 h. 55, à 3 heures juste, je n’en vends plus. »

Et cette foule qu’il traitait avant tant de désinvolture, se ruait pour avoir des crayons. Ils étaient d’ailleurs excellents et de plus, comme on dit aujourd’hui « bien présentés » non seulement par la parole et la mise en scène, mais aussi par leur aspect extérieur. Le bois, ainsi que cela se voyait à la partie taillée, était noir. La surface était entièrement dorée et chaque extrémité était entourée d’une petite bande de clinquant qui jetait positivement des feux de couleurs variées. Cet ensemble donnait à ces crayons un aspect très spécialement attrayant.

Mais, ce que ce récit ne saurait rendre, c’est ce que j’appellerai le côté artistique. C’est cette emphase, c’est ce faste de présentation, ce geste large et si plein d’aisance, pour ne pas dire de majesté ; c’est cette grandiloquence dans les mots avec cette façon de les lancer et de les faire tomber où il fallait. C’est cette attitude de l’homme sûr de soi. C’est ce sans-gêne, et parfois mémo cette insolence, que la foule semblait accepter de lui avec plus de gratitude que de ressentiment, parce que il savait où, quand et comment il pouvait impudemment se montrer arrogant ou ironique. Ajoutons qu’il était servi par un physique avantageux, ainsi qu’on peut s’en rendre compte par les portraits qui existent de lui.

J’ai souvent entendu raconter que Mangin disait : « Tas d’imbéciles qui êtes là à m’admirer », etc . . C’est exagéré. Ce qu’il disait avait sans doute, et en certain cas, la même signification, mais c’était, tout de même, moins brutal. Ainsi que ces crayons qui étaient revêtus d’or, il savait dorer les pilules qu’il faisait avaler à la foule. On aurait dit que celle-ci, sous la magie de cette parole, et à l’instar de la femme de Sganarelle dans Le Médecin malgré lui. Paraissait prendre un certain plaisir, sinon à être battue du moins a être quelque peu insultée. Ce que c’est que de savoir dire les choses ! Il y a là un sérieux modèle a prendre par ceux qui se figurent qu’ils parlent bien parce qu’ils parlent beaucoup.

Il n’y a pas de bien longues années, je me souviens avoir encore vu, sur les boulevards, à l’époque du jour de l’an, la baraque Mangin avec, au fond et posé sur un mannequin, le fameux costume porté jadis avec tant de gloire mais hélas ! il n’y avait plus rien dedans. Et si, dans cette baraque, on vendait encore des crayons Mangin, ceux qui avaient connu les beaux jours se demandaient avec tristesse où étaient les enthousiasmes d’antan. Je ne serais cependant pas très étonné d’apprendre qu’il existe encore quelque part dans Paris un dépôt des célèbres crayons Mangin. Si j’apprends jamais cela, et quitte à passer pour un protégé de la Société, dont il est question plus haut, je courrai certainement acheter le paquet de trois avec la médaille.

Quoiqu’il en soit, Mangin fut, en son temps, la plus grande célébrité de la rue qui eût jamais existé. Malgré la ténuité du fil qui le relie à nous, j’ai pensé que l’évocation de ces souvenirs ne serait pas sans présenter quelque intérêt aux lecteurs de l’Illusionniste.

E. RAYNALY.

A lire :
- La biographie de Raynaly.

Auteur : Collectif Artefake


Mise à jour effectuée le : 31 mars 2011.
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