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CAMPANA / Cirque Trottola

Festival d’Aurillac (21 août 2018).

De et par Titoune, Bonaventure Gacon, Thomas Barrière et Bastien Pelenc. Création 2018.

Quand, à vingt heures, la cloche sonne le début du tout premier spectacle du festival, sous le chapiteau du cirque Trottola amarré au parc Hélitas, on sent le public frémissant, prêt à s’embarquer. Une marée mousseuse s’engouffre dans une faille du plancher doré et voilà qu’ils surgissent du monde des dessous, avec leurs costumes bleu nuit des temps, ou bleu jean des travailleurs. Tout l’univers du cirque est là : éternité – labeur tenace et patient. Une grande suspension du temps nous saisit.

Comme dans les polars clichés avec le bon et le méchant flic, on a plaisir à retrouver un couple éprouvé : la gracile brindille naïve et l’imposant ogre des bois, barbe et cheveux hirsutes incarnés par Titoune et Bonaventure Gacon. L’un comme l’autre fraient avec la grâce.

Les numéros de toujours sont convoqués : trapèze, corde, portés acrobatiques : autant de prouesses superbes et dérisoires qui arrachent des silences et des « oh » à la grande frénésie de nos vies. Ici, on parle peu, mais les grandes questions résonnent : « Il se passe quoi ? C’est quoi ce machin ? Combien de temps reste-t-il ? » Car oui, têtues, les minutes passent inexorablement, au centre de cette très délicate méditation.

La grande échelle du temps tourne à une vitesse folle et nous menace. L’animal, juché sur ses trapèzes, se joue de l’apesanteur. Le rythme est absolument maîtrisé. Rien ne pèse. Il y a tant de belles et furtives apparitions. Comme celle du Boudu avec sa « brouyette » dans laquelle on aperçoit, ravis, son patin à glace, son gant de boxe, une bière, son fatras familier… Il manque d’éborgner le maire avec sa planche, il sous-traite son sifflotement. On rit beaucoup.

L’accompagnement musical, assuré par Thomas Barrière et Bastien Pelenc, avec percussions bringuebalantes, orgue Bontempi, guitare à deux manches, impose cahin-caha une ambiance des alpages et de la bricole. Sous le plancher, une saisissante création sonore nous emporte vers un haut-delà, un monde d’échos, de profondeurs, où d’autres ont vécu guerres, tempêtes, sentiments.

Une trouvaille naît et on a l’esquisse d’une vision mais elle disparaît aussitôt. Le spectacle est à l’image de cet émouvant éléphant né d’un sac de couchage : il se dresse puis expire, le temps d’un souffle. Puissant, bref. Au tableau précédent, Rififi, qui a faim et froid, évoque, en une apparition et une chute, les migrants. En cas de fragilité technique, le public se montre toujours solidaire et applaudit à tout rompre. Récemment, sur France-Culture, dans La Table Ronde, Bonaventure Gacon essayait de dire, avec toute l’humilité qui le caractérise, comment fonctionne cette magie simple : « Le cirque a toujours aimé faire ça, brasser des choses lourdes, compliquées, pour un petit moment, éphémère, presque rien. (…) Malgré les gros camions, c’est fragile. (…) C’est comme si on vivait une histoire d’amour : peut-être ne se passe-t-il pas grand-chose, pas de plan sur la comète, mais c’est passionnant, fascinant. »

Nous avons la sensation de voir illustrées toutes les déclinaisons du temps grec : l’« aiôn », cycle naturel, le « chronos » et sa fuite physique inexorable, mais surtout le « kairos », instant métaphysique, précieux et décisif, où tout coïncide. Les cloches qui rythment ce travail sensible, nous rappellent celles des églises qui, autrefois, scandaient et imposaient le déroulé des journées : aliénation de la temporalité sociale, mais aussi menace du Jugement dernier.

A la fin, une surprise de taille que l’on ne dévoilera pas : Tel un lever de grand-voile, avec des superbes lueurs, elle scénographie l’attente et fait pleuvoir sur nos cœurs la remembrance des naissances, des unions et des deuils du monde, de nos existences. Tous nos voisins, inconnus de nous, étaient terriblement émus. Nous venions de communier dans la grande simplicité du cercle et du temps retrouvé. « Mon pays, c’est la vie », dit Bonaventure. On sort de là sonné.

- Article de Stéphanie Ruffier. Source : Le Théâtre du Blog.

A lire :
- Matamore du cirque Trottola.

Crédit photos : David Le Deodic. Tous les documents et archives sont proposés sauf avis contraire des ayants-droit, et dans ce cas seraient retirés.

Auteur : Philippe du VIGNAL


Mise à jour effectuée le : 23 août 2018.
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ISSN attribué par la Bibliothèque nationale de France : ISSN 2276-3341

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