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Bob WILSON / THE OLD WOMAN

Théâtre de la Ville (Paris le 9 novembre 2013).

The Old Woman, d’après l’œuvre de Daniil Kharms, mise en scène de Robert Wilson (en anglais sur-titré).

The Old Woman est la première des œuvres de Bob Wilson mises au programme du cycle qui lui a consacré le Festival d’Automne de Paris. C’est une création brillantissime et très visuelle avec deux acteurs/danseurs : le chorégraphe bien connu Mikhail Baryshnikov et le grand acteur américain de cinéma Willem Dafoe.

Robert Wilson entouré de ses deux interprètes : Mikhail Baryshnikov et Willem Dafoe.

Sur scène avant que le spectacle ne commence, une toile dans la tradition de la courtine, qui résumait au 19ème siècle le spectacle avec des images de la pièce qui allait se jouer, et dont raffolait Jérôme Savary. Courtine en noir et blanc mais aux allures enfantines avec la reproduction d’une gravure du 18ème siècle où l’on peut voir plusieurs attelages de chevaux et avec, sur les côtés de la toile, des dessins d’alligator, gros poisson, et hippopotame. On retrouvera plus tard sur la scène, un coq en deux dimensions jaune à la crête rouge. (Toujours la même fascination de Wilson pour la faune domestique ou sauvage depuis Le Regard du sourd !).

En arrière-plan, une chaîne de montagnes, et suspendus à des fils, au-dessus et à côté de cette courtine, en deux dimensions, un grand chien de paillettes rouges, et un homme en queue-de-pie bleu, gants et chapeau haut-de-forme rouges, pantalon jaune, qui tient une chambrière. En rapport avec les chevaux de la gravure. En bord de plateau, et face public, dix tubes fluo assez agressifs, utilisés comme « éblouisseurs » pendant les changements d’éléments scéniques (Un peu pénible).

C’est une merveille de poésie que la première image très plastique où l’on voit les deux compères, sortes de Wladimir et Estragon (Wilson se souvient sans doute ici de Beckett dont il avait monté aussi Oh ! Les Beaux jours et La dernière Bande qu’il avait joué lui-même… Le visage blanc avec de larges cernes noires autour des yeux, les lèvres rouge très foncé, cheveux noirs avec une mèche ondulée et bien raide vers la gauche pour l’un, vers la droite pour l’autre. Clowns à la fabuleuse gestuelle, que ce soit chez le comédien ou le danseur ! Ils sont en costume, cravate noire et chemise blanche, assis tous les deux sur une longue escarpolette, dans un beau ciel bleu suggéré par cette toile de fond aux lumières colorées et changeantes, devenue depuis longtemps un des éléments incontournables du vocabulaire pictural de Bob Wilson, un peu comme sa signature.

C’est un drôle de couple, à la fois triste et burlesque à la fois. Deux pantins mécaniques articulés mais aussi merveilleusement vivants qui vont prendre à leur compte, avec des micros HF (très bien réglés comme toujours chez Wilson) les phrases absurdes de Daniil Harms avec une gestuelle aussi rigoureuse et précise que répétitive. Une gestuelle correspondant au texte répétitif, teinté d’absurde, et assez courts du poète russe (né en 1906 et mort dans un service psychiatrique en 1942, grâce aux sbires staliniens). Cela fait parfois penser au magique et célèbre opéra Einstein on the beach de Wilson. La répétition était assimilée par Freud à une pulsion de mort et, on le sait, c’est un des thèmes les plus constants chez Bob Wilson, et un des outils musicaux de Phil Glass, le compositeur d’Einstein on the beach.

Wilson qui a échappé à un accident cardiaque il y a quelques années, semble pratiquer ici une fois de plus une sorte d’exorcisme de la mort en parfait accord avec le texte de Harms et, à 70 ans, semble adopter le point de vue de notre Montaigne : « Otons-lui l’étrangeté, pratiquons-le, accoutumons-le, n’ayons rien si souvent en la tête que la mort : à tous instants représentons-la à notre imagination en tous visages ».

Le texte de La vieille Femme (1939) a fait l’objet d’une adaptation par Darryl Pinckney qui l’a sans doute quelque peu « américanisé », et on ne retrouve pas tout à fait ici « cet absurde russe » qui s’attache aux objets comme à la conduite des personnes. C’est une histoire à la Harms, tout à fait loufoque, aux allures de cauchemar permanent et où aucune réalité n’est tangible : une vieille dame puis une autre, se penche par la fenêtre et tombe sur le trottoir, morte sur le coup. Les chiffres se bousculent aussi chez Harms, sans qu’on sache pourquoi et on lit l’heure sur de grosses pendules qui n’ont pas d’aiguilles. Ou encore, on apprend qu’ « une droite brisée en un point forme un angle, alors qu’une droite brisée en tous ses points forme une courbe ».

Wilson, quarante ans après Le Regard du sourd, épaulée par une équipe de techniciens de grande valeur, sait comme personne construire un espace visuel et un temps inimitables, en même temps qu’un environnement sonore et musical d’une qualité exceptionnelle. La musique d’Had Willner accompagne très bien la gestuelle tout à fait au point de ces deux clowns. Avec un jeu de lumières assez bluffant, Bob Wilson arrive à colorer juste un visage ou un objet, ce qui suppose un long travail de conception et de réalisation mais le metteur en scène d’origine texane ne doute de rien et ne vit que pour le spectacle. A l’opposé aussi de tout naturalisme bien entendu ( chose qu’il déteste) il y a nombre de sculptures signées aussi de lui, comme cette veste simplement pendue à un crochet, un petit avion coloré de lumière rouge, des chaises droites/sculptures, d’étroits lits de fer blancs cassés en deux et comme flottant en l’air, ou ce magnifique et drôle de banc au dossier de lattes de bois de plus de trois mètres avec une lumière fluo qui monte derrière (comment dire les choses de façon plus précise ?).

Certes, les vieux Wilsoniens râleront sans doute : c’est parfois difficile de suivre à la fois les images et le sur-titrage, et il y a des choses que l’on a déjà trop vues dans ses spectacles récents … et moins récents, comme ce fond de scène qui change souvent de couleur : Wilson sait faire mais c’est de la pure virtuosité et de l’auto-académisme assez agaçants qui tournent au procédé et qu’il aurait pu nous épargner. Et la toute dernière partie du spectacle, qui parait trop long (alors qu’il ne dure qu’une heure quarante), mouline un peu… avec une fausse fin, chose étonnante chez lui, le maniaque de la précision. Malgré ces réserves, reste un spectacle exceptionnel, de par sa force, son unité gestuelle, sonore et visuelle et sa beauté incandescente, qu’il ne faut pas rater, surtout si vous n’avez jamais vu de spectacle de lui.

- Source : Le Théâtre du Blog.

A lire :
- Peter Pan par Bob Wilson.
- Le Couronnement de Poppée.

Crédits photos : Lucie Jansch. Tous les documents et archives sont proposés sauf avis contraire des ayants-droit, et dans ce cas seraient retirés.

Auteur : Philippe du VIGNAL


Mise à jour effectuée le : 18 juin 2014.
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