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BUATIER DE KOLTA

Extrait de la revue L’Illusionniste, N°23 de novembre 1903 et N°138 de juin 1913.

Temps de lecture : 8 min

Une des figures les plus marquante du monde de la Prestidigitation vient de disparaître, et c’est bien péniblement impressionnés que nous allons esquisser le portrait de Buatier de Kolta, qui vient de mourir à la Nouvelle-Orléans à la fin d’une tournée en Amérique, et au moment où il allait rentrer en France, son pays natal.

Joseph Buatier est né à Lyon. Ses parents qui l’auraient vu, avec plaisir, entrer dans les ordres, l’avaient fait élever au collège des Jésuites. C’est dans cet établissement qu’il assista à l’âge de treize ans, à la représentation d’un magicien qui fit, sur lui, une impression telle qu’elle décida de son avenir.

Dans une brochure, intitulée La Maqie Naturelle , il trouva matière à composer une petite séance a l’occasion dela fête annuelle de l’école. Déjà, il avait perfectionné quelques-unes des expériences qui y étaient décrites. Aussi, encouragé par le succès qu’il remporta dès ce premier essai, il résolut de consacrer tous ses loisirs à devenir maître danse l’art mystérieux.

Dans sa longue carrière, il opéra un peu partout On l’a vu successivement à l’ancien théâtre des Folies-Marigny, aux Champs-Elysées, au Cirque d’Eté, aux Folies-Bergère, à l’Eden-Théâtre, aux Nouveauté, au Théâtre International de l’Exposition de 1889, à l’Olympia, etc. Il y a bien peu de prestidigitateurs qui aient opéré dans autant de locaux, pour la seule ville de Paris, que Buatier de Kolta.

C’est en 1883, si nos souvenirs sont exacts, qu’il nous fut donné d’assister à une de ses représentations au théâtre des Nouveautés. Son programme comprenait : Le voyage des foulards dans les carafes ; Le cornet de fleurs ; la cage dôme ; la main qui dessine (truc que nous n’avons plus revu) ; le cocon, et la disparition à la chaise. Tout cela exécuté d’une façon parfaite, car, s’il n’excellait pas dans la prestidigitation pure, l’adresse n’était cependant pas exempte de ses expériences. II s’appliqua surtout à ne présenter que des tours de son invention, qui étaient toujours fort curieux et qui ont souvent étonné les prestidigitateurs eux-mêmes. Comme inventeur et truqueur, Buatier de Kolta mérite d’être placé immédiatement après Robert-Houdin. Cependant, son nom est peu connu en France.

Il est vrai que c’est à l’étranger qu’il remporta ses plus grands succès. En Allemagne d’abord, ensuite à Londres, où il fit un assez long engagement, en 1876. à l’Empire Théâtre, et plus tard à l’Egyptian Hall, où il resta plusieurs années et où il produisit, en collaboration avec J.N Maskelyne, une illusion intitulée « Black Art » (Art noir).

En 1892, il était à l’Eden-Musée de New- York, où tout dernièrement encore il demeura plusieurs mois pour présenter une série de problèmes nouveaux, car c’est ainsi qu’il appelait ses expériences. Une d’elles consistait en ceci : « Un jeu de cartes étant déposé dans un verre, les cartes désignées par l’assistance sortaient hors du verre, et après celles-là, toutes les autres cartes sortaient, une à une, jusqu’à la dernière. Ce qui est impossible avec les moyens dont nous disposons pour le tour de la houlette. »

Sa dernière grande illusion est : Le Dé grossissant, en voici la relation :

« Montrant une plateforme d’une surface d’un mètre cinquante et de quarante centimètres de hauteur, ayant quatre pieds légers et reconnue sans trappe ; il prend, dans une minuscule valise, un dé de quinze centimètres de côté environ et annonce que son épouse est dedans. Il place ceci sur la plateforme, et le touchant de la baguette, le dé s’agrandit jusqu’à mesurer quatre-vingts centimètres de côté ; on l’enlève, et, dessous, se trouve madame de Kolta, assise comme un Turc, les jambes croisées. »

La construction de ce dé est restée jusqu’ici un mystère inexpliqué. Aucun prestidigitateur contemporain n’a produit une aussi belle collection de tours. Nous avons tous profité des idées de ce Maître, et longtemps encore, nos successeurs tireront parti de ses découvertes. Aussi, est-ce au nom de la corporation entière des Prestidigitateurs que la Rédaction de L’Illusionniste adresse un suprême adieu au confrère de génie, à l’admirable artiste que fut Buatier de Kolta.

SOUVENIRS DE BUATIER DE KOLTA

Buatier de Kolta fut certainement le prestidigitateur français le plus en vue de notre époque ; on peut discuter sa présentation, mais non son inventif génie (le mot n’est pas trop fort). Ce fut le plus fécond inventeur du siècle dans le domaine de la magie. Ses petits tours forment encore le fond du répertoire courant  ; mais il les avait abandonnés pour se consacrer aux grands trucs de music hall qui, seuls aujourd’hui, peuvent assurer gloire et profit. Comme exécutant, il n’avait que des mouvements simples et naturels très étudiés cependant. Existe t il un tour plus simple que l’ardoise ? Je parle à la création, c’est à dire avec une seule ardoise ; peut-on faire plus naturellement de la prestidigitation sans éveiller les soupçons ? C’est un rien, mais il fallait le trouver. Quand il présenta le tour la première fois à Paris au Boléro Star du faubourg Poissonnière, il intrigua fortement les professionnels, et il fallut l’indiscrétion d’un machiniste pour en avoir la solution ; du même genre l’assiette aux foulards, le foulard à la bougie et tant d’autres.

La meilleure preuve de sa supériorité, c’est qu’il n’existe, pour ainsi dire, pas de tours inexpliqués ; tandis qu’aujourd’hui encore, on n’est pas tout à fait fixé sur les moyens employés par Buatier pour la disparition du foulard dans l’expérience de La Femme escamotée pour sa cage ronde éclipsée, le dé qui grandit, la danse des millions, la disparition subite de l’homme qui monte à l’échelle et même, pour des trucs de foulards, on en est toujours réduit aux suppositions.

Sait-on que depuis des années, il s’occupait avec passion d’un homme volant ? Il avait imaginé aussi un appareil pour annihiler les chocs : des expériences furent faites publiquement, mais ne donnèrent pas le résultat espéré. Doué d’une patience énorme, il construisait lui même tous ses trucs. Il était beaucoup plus connu à l’étranger qu’en France ; il avait fait de très longs séjours en Amérique et vivait plus souvent à Londres qu’à Paris. Il avait épousé une anglaise, son sujet était anglais ; en un mot, il vivait tout à fait en anglais et on ne parlait que cette langue dans son intérieur.

C’est Albany qui me fit faire la connaissance de Buatier, dont-il était l’ami depuis bien des années. Buatier, sous son apparence froide et réservée, était, dans l’intimité, un assez joyeux compagnon ; j’avais le don de le mettre en gaîté en lui racontant les séances de Beker en Egypte. « Qu’êtes-vous, lui disais-je, à côté de lui ? un prestidigitateur de pacotille ; vous faites un tour avec un canari ? Lui, pour le même tour, il prend une oie... ça se voit, au moins, et il faut plus d’adresse pour l’empalmage. Je vous concède du talent, certes, mais êtes-vous capable de faire sortir un mouton vivant d’un tarbouch  ? (coiffure égyptienne) Non ! Alors, inclinez-vous avec humilité et laissez la première place au Roi des rois, à celui qui fait plus grand et plus fort que tous... N’insistez pas, vous me désobligeriez. » Et nous revenions souvent sur ce sujet amusant pour nous deux.

Un jour que j’allais passer la journée chez lui à Passy, je le trouvai en plein travail. « Vous arrivez bien, me dit-il ; avant déjeuner, vous allez assister à la mise en scène de mon nouveau truc, à la mise en scène seulement, car il me reste encore beaucoup à faire malgré les quelques mois passés au travail ; mais vous pourrez juger de l’idée. Si cette expérience ne porte pas, je ne veux plus rien entreprendre. Asseyez vous et regardez, Ayez l’oeil sur mes paravents, le secret est là ».

Le tour devait se faire en pleine scène, sans dessous, ni fond, ni côtés ; personnages  : Buatier, son fidèle sujet miss Lizzy, et une dame servante.

Il commençait par développer de chaque côté de la scène, un paravent ; l’un de ces paravents était d’une construction très ingénieuse et manié d une façon fort habile ; en effet, le spectateur ne voyait toujours qu’un paravent pas tout à fait développé, mais le jeu des charnières permettait de produire à volonté une cachette triangulaire pouvant abriter une personne. Au fond de la scène, le sujet allait et venait ; Buatier l’immobilisait et lui ordonnait, par gestes, d’avancer à petits pas ; arrivé à l’endroit voulu : face au public, entre les deux paravents et touchant presque celui de droite Buatier recouvrait son sujet, d’un immense foulard comme dans la femme escamotée à la chaise. Marchant à reculons, il attirait la femme à lui ; atténuant ainsi, s’il ne faisait complètement disparaître, deux des principaux défauts de ses anciens trucs : la lenteur des mouvements chez l’homme qui monte à l’échelle et l’inévitable trappe et dessous de théâtre chez la femme escamotée à la chaise. Comme on le voit, ce nouveau tour réunissait ses deux précédents. La femme devait continuer à avancer jusqu’au moment où tout s’évanouissait. Il est évident, qu’exécuté comme il est dit, c’aurait été un événement dans le monde de la magie ; mais il aurait fallu voir l’exécution complète, ce dont je n’ai pas eu la chance. Toutefois, on peut tirer d’un paravent une ressource insoupçonnée.

Escamotage d’une femme.

Invité par Buatier à formuler mes objections, je ne lui cachai pas qu’il me semblait fort difficile de se servir du paravent sans éveiller les soupçons au moment où l’on pénétrait dedans ; car s’il le fallait léger, ce paravent, pour l’exposition du tour, il le fallait aussi très lourd et résistant comme un mur, pour qu’il ne remue pas. Buatier prétendait pouvoir parer à ce défaut, tant il avait confiance en lui.

La mort, malheureusement, vint nous le ravir peu de temps après (1903) et nous ne pûmes juger son dernier problème qu’il avait déjà baptisé Miracle ! Son corps, ramené d’Amérique, repose maintenant en Angleterre.

G. Arnould.

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Auteur : Sébastien BAZOU


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