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BONIMENT DU PHYSICO ARABE

Extrait de la revue L’Illusionniste, N° 2 de février 1902.

Comme vous le savez tous, chers confrères, le boniment est dans nos séances l’auxiliaire indispensable de nos escamotages, ou pour parler plus correctement, le prélude de nos charmantes récréations. Vous avez tous fait cette remarque, qu’un prestidigitateur qui joint à ses tours un verbiage spirituel ou tout au moine drôle est toujours sûr d’un très bon succès auprès du public et, quelquefois, chose plus rare, est apprécié de ses collègues. J’ai moi-même fort goûté quelques-uns d’entre eux dont les boniments (Foletto, voile-toi la face) sont des chefs-d’oeuvre.

Ne supposez pas que j’aie l’intention de vous fournir ici plusieurs exemples et écrire une série de boniments avec prière de vous en servir, ce serait de la prétention et une chose au-dessus de mes capacités intellectuelles. Une voix plus autorisée que la mienne a bien voulu se charger de cette délicate mission dont on vous entretiendra dans ce journal.

Une célébrité de notre art a dit : II y a deux sortes de prestidigitations : celle des doigts et celle de l’esprit. On ne trouve aujourd’hui, comme autrefois, des professeurs que pour la première, quant à la seconde, il faut venir au monde avec, cela ne s’apprend pas.

Sous ce titre, Le physico arabe, vous allez lire le boniment drolatique d’un prestidigitateur africain qui a vu le jour aux environs de Sétif (Kabylie), c’est vous dire qu’il était aussi fort qu’habile. Cette histoire date de mon premier voyage en Algérie, le froid de l’hiver 1879 m’avait fait fuir les bords de la Seine pour le pays où fleurit la mandarine, pour Alger, ou nous avions pris nos quartiers d’hiver ; je dis nous, car je me trouvais en compagnie de mes bons amis Mallioti, Pitot et Aldo, aujourd’hui disparus ou retirés depuis fort longtemps.

Nous nous réunissions donc presque tous les jours au café de la Mauresque où nous prenions de concert nos dispositions pour afficher la reluisante. A cette époque, même en Algérie, les prestidigitateurs trouvaient beaucoup plus facilement des établissements pour exercer leur talent qu’ils ne les trouveraient aujourd’hui. MM. les Magnétiseurs étaient alors dans l’enfance, aujourd’hui ils sont bien vieux, juste retour des choses, après avoir endormi tant de monde, le sommeil les gagne à leur tour. Mais je m’aperçois que je m’égare et permettez-moi de revenir à mon sujet. Mallioti, Pitot, Aldo et moi, avions l’air de nous croire les quatre mousquetaires de la Magie.

Eh bien ! Chose incroyable, nous avions un concurrent inconnu de nous tous, un Arbi, oui, Messieurs ! Chitane (le diable) affiché dans un café, là près de nous, et comme particularité l’affiche rédigée en français et arabe. Un physico arbi, nous disions-nous, il faut qu’il soit très fort pour venir faire des reluisantes dans la capitale de l’Algérie. L’un de nous fit la proposition de venir voir notre concurrent qui donnait sa séance le soir même. Nous prenons donc rendez-vous pour nous y retrouver avec l’intention défaire un succès à notre nouveau collègue. L’établissement où se donnait la séance n’était pas un café de premier ordre, la majeure partie des clients qui composaient l’auditoire étaient des marins, des maltais et des espagnols, mais très peu de français.

Il était neuf heures environ, notre artiste nous annonce la soirée par le petit boniment suivant en sabir (arabe voulant parler français) :

« Missiau toi y a macache connaître li bon trouc, l’Arabe il y pas bête y fît bon physique. Chauffe (regarde) j’y prendre la chéchia (chapeau) di sidi pas mesquine (monsieur riche) ti fit sortir oune lapin bono blanco. oune petit poole joulie si li physique kifkif li francis. Nos autres l’arbi, y racontir pas di l’histoires qui li dit blagues comme li francis qui dizir qu’il a travaillé à la Foulie-Bergire, qu’il afi endourmi tous les joulies mouquères. L’arabe y fit pas ci blague, y va ti faire avec li douros (pièce de 5fr.), oune joulie trouc fantasia béséff. Oun sidi qui prétir pour moi arba douros  ? (4 pièces de 5 fr. et regardant l’effigie des différentes pièces à lui confiées par un spectateur) li premier douros il y francis, il a la cabèche (tête) di roi Philippe, li sigond douros il a la mouquère qui l’y béseff fatiguée (pièce suisse assise), li troisième douros il y li roi Poléon (Napoléon) et li quatrième tout li monde il y connaît c’est li roi poublique (République) ».

S’adressant à nouveau à un spectateur :

« Toi sidi prends oune pièce : rigarde li figoure, qui toi gardir dans li cabèche (dont tu te souviendras) si placir avec les autres douros dans la chéchia et moi j’y allais trouver tout di suite li douro di toi ».

Effectivement il remit au spectateur la pièce par lui marquée, sur ce premier tour, nous applaudîmes à outrance, pendant que très digne notre arbi se drapait dans son burnous, puis reprenant par ces mots :

« J’y vas continouier » ; il nous présente deux madras grossiers aux couleurs voyantes cousus l’un contre l’autre et ayant des ouvertures comme le sac aux oeufs, pour ce tour le boniment était ainsi conçu :

« Toi li sidi, rigarde, didans ci folard il y a macache (rien) ma j’y fas vinir dis ofs (oeufs) dis ofs di pooles pisqui la poole y fit los ofs, mas li folard y fit los ofs kifkif la poole ».

Sur ce dernier boniment nous fûmes ahuris et nous partîmes.

Agosta Meynier

Auteur : Sébastien BAZOU


Mise à jour effectuée le : 30 mai 2012.
MENTIONS LEGALES :

ISSN attribué par la Bibliothèque nationale de France : ISSN 2276-3341

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