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Armand PORCELL

Comment êtes-vous entré dans la magie ? À quand remonte votre premier déclic ?

Comme tous les enfants, ou presque, j’ai reçu une boîte de magie pour un Noël. Dans mon cas il s’agissait du « Petit Magicien » version petit modèle et j’avais 10 ou 11 ans. À chaque fois que je montrais un « tour » à un membre de ma famille, la réponse était invariablement la même « oui, oui, c’est bien, on est né avant toi… continues tu vas y arriver ». Et un soir je présente à mon père la ficelle coupée et raccommodée, toujours extraite des explications, succinctes et sans images, du livret fourni avec la petite boîte de Magie. J’ai vu les yeux de papa s’ouvrir en grand et je n’ai pas eu le moindre commentaire… Lorsqu’incrédule je lui ai demandé ce qu’il avait vu, il m’a répondu « tu as coupé une ficelle et tu l’as raccommodée ! ». Je n’oublierai jamais cet instant de pure magie qui a été pour moi le déclencheur de ma passion future.

Quand avez-vous franchi le premier pas et comment avez-vous appris ?

Ma boîte de magie représentait une activité ludique, au même rang que celles de chimie, de biologie, de puzzles et autres amusements que tu peux avoir vers 10, 11 ans. De ce soir-là, la magie allait représenter 80% de mes recherches, car fin des années 60 il n’était pas facile de trouver où et comment apprendre la magie lorsqu’on réside dans une ville de province. J’ai donc commencé par me faire offrir tout ce qui pouvait sortir comme boîtes de magie.

Puis début des années 70 j’ai découvert que la librairie qui était à l’angle de la rue où nous habitions vendait des livres de prestidigitations et j’ai acheté tout ce que je pouvais trouver, les Payots, les livres de Jacques Delord (Sois le Magicien porte encore écrit au crayon en première page son prix, 14,80 frs) etc. Je lisais beaucoup et je regardais tout ce qui pouvait passer à l’ORTF comme magicien (autant dire pas grand-chose à cette époque-là). J’ai donc appris en pur autodidacte. Jusqu’en 1977, je faisais surtout de la magie de salon, quelques tours de close-up et presque pas de tours de cartes. Ce que l’on n’appelait pas trop encore le mentalisme me passionnait, mais dans ce domaine en français c’était quasiment le no man’s land.

Puis l’acquisition par correspondance aux Éditions Techniques du spectacle du Very Best de Harry Lorayne a été pour moi un tournant déterminant. J’ai découvert que la cartomagie pouvait être un monde fascinant où se côtoient adresse pure, astuces diaboliques, matériels truqués, mathématiques, psychologie et bien d’autres choses encore. Bien sûr dans les Payots que j’avais figuraient aussi des tours de cartes, mais le déclic ne s’était pas fait, trop jeune, trop immature, je ne sais pas ?

Quelles sont les personnes ou les opportunités qui vous ont aidé. À l’inverse, un évènement vous a-t-il freiné ?

Le fait de vivre très souvent en Espagne m’a permis de rencontrer des grands de la magie et de la cartomagie de ce pays. Certains sont devenus des amis comme Pablo Domenech, Tony Cachadina, Arturo de Ascanio, Eligio Palomino, Cesar Moreno, Alfonso Moliné… et bien d’autres qui me pardonneront de ne pas pouvoir citer leurs noms par souci de ne pas ennuyer le lecteur avec une énumération qui serait bien trop longue. Mais ils sont tous dans mon cœur. Fréquenter ces artistes m’a permis de progresser et surtout de comprendre que la prouesse technique n’est rien si le spectateur ne ressent aucune émotion.

En 1978 je suis à Marseille pour mes études et je découvre qu’il y a un club de Magie (en expliquer les circonstances prendrait là aussi au moins une page, mais je dois quand même remercier Yves D’Agostino qui m’y a amené). J’ai été immédiatement accepté à l’ARHM avec quelques affinités supplémentaires pour des gens comme André Robert, Valentin, Lefur, Wladimir qui étaient tous membres du Cardini Club. Nous n’étions pas très nombreux à cette époque-là à pratiquer la magie des cartes.

Un évènement qui m’a freiné dans ma carrière de pro de la magie ? La naissance de mon premier fils. Mon épouse à ce moment-là m’a lâché la phrase qui tue : « Tu vas faire un vrai métier maintenant ? ». Et je suis devenu commercial professionnel et magicien amateur.

Dans quelles conditions travaillez-vous ?

J’ai la chance, ou le malheur, de ne pas vivre de mon art. Un ami magicien amateur m’a dit un jour, j’ai deux métiers l’un qui me fait vivre et l’autre qui me nourrit. Il est sûr que l’idéal est de fusionner les deux, mais ce n’est pas mon cas. Donc mes conditions de travail sont idylliques, tant en spectacles qu’en conférences ou ateliers, car je refuse tout ce qui ne me convient pas. Je pose mes conditions et si elles sont acceptées j’ai alors le sentiment de me faire vraiment plaisir. N’oublions jamais que si l’artiste se fait plaisir, alors cela se voit et il transmet cet état de grâce à son public. J’ai bien conscience que ce n’est absolument pas le cas pour tous. Le jour où j’ai arrêté d’être pro, je me suis juré de ne JAMAIS plus faire d’alimentaire. Mais attention j’ai un profond respect pour les artistes qui ne vivent que de leur métier et qui parfois sont obligés d’accepter quelques compromis.

Quelles sont les prestations de magiciens ou d’artistes qui vous ont marqué ?

La question piège qui va forcément fâcher ceux que je ne vais pas citer. Pour les magiciens de close-up, j’ai été subjugué par l’intelligence de Tamariz, la pureté dans le geste d’Ascanio, la technicité poussée à l’extrême de José Carrol, le côté calme et serein de Pablo Domenech, dans leurs prestations de close-up. En magie de scène, Victor Marti m’a montré la voie du pluralisme artistique et Javier Anton (grand prix FISM 1985) que l’on pouvait faire avoir la chair de poule à ses spectateurs (mêmes magiciens) en créant une atmosphère propice à la naissance d’une profonde émotion. Je me contenterai donc de ne parler que de mes amis espagnols, pour certains disparus beaucoup trop tôt, car lorsque je suis venu définitivement en France ma culture émotionnelle magique était déjà forgée.

Quels sont les styles de magie qui vous attirent ?

Bien évidemment la cartomagie, le close-up et le mentalisme sont les catégories qui m’attirent le plus les pratiquants moi-même. Mais j’aime la magie dans son ensemble, les grandes illusions, la magie des colombes, les manipulateurs, la vraie magie pour enfants… Le principal c’est que je passe un bon moment, que le spectacle ne soit pas soporifique et que l’artiste prenne du plaisir à faire ce qu’il fait et que cela se voit !

Quelles sont vos influences artistiques ?

Primordialement le cinéma qui est l’art visuel par excellence et une source inépuisable d’inspiration. Raconter une histoire et amener le spectateur hors du temps présent devrait être le souci de tout un chacun (magicien il s’entend). Comme je suis un amoureux des livres, bien évidemment je ne conçois pas de créer un tour sans texte, sans scénario qui interpelle le spectateur et l’amène à un dénouement inattendu. Ce qui est aussi valable pour la présentation de tours qui ne me sont pas personnels.

La musique fait partie intégrante de la vie, et donc de ma vie. En close-up elle est rarement présente, du moins pour des prestations de courtes durées, comme en table à table. Mais réfléchissons un moment à ce que seraient devenues certaines scènes mémorables de films devenus cultes sans les musiques de Wladimir Cosma, Maurice Jarre, Ennio Moricone ou John Barry. Donc si demain je devais monter un spectacle de close-up la musique en serait un acteur important. Ce qui est déjà le cas et de façon fort talentueuse dans les spectacles de scène de certains de mes amis magiciens tels Érik Paker ou Marc Dossetto.

Quel conseil et quel chemin conseiller à un magicien débutant ?

Au début il faut être une éponge, absorber le plus d’informations possible, puis avec le temps le tri se fait tout seul en fonction de ses goûts et de ses affinités artistiques. Je lui conseillerai donc de lire beaucoup. La lecture permet de développer son univers personnel au travers de son imaginaire propre. Privé de l’image prédigérée que sont les DVDs et autres vidéos sur le Net, on est obligé de créer les siennes, et à mon avis la création est la base de l’artiste. Pour moi, la culture de l’image est une bonne chose, mais surtout pas au début. L’étude devient certes plus facile, mais moins pérenne.

Se cultiver au maximum et surtout éviter de s’hyper spécialiser dès le début. Il faut savoir être curieux de tout, même si l’on ne pratique pas tout. Une connaissance holistique de la magie donne des « armes » que n’ont pas ceux qui n’en ont étudié qu’une seule branche.

Avoir un modèle, un maître, un mentor (tu choisis le vocable qui te convient le mieux) c’est bien pour commencer. Mais à un certain stade de son évolution artistique, il faut savoir le tuer (virtuellement, c’est mieux pour lui) pour trouver sa voie et son propre style. On ne peut être toute sa vie le clone d’un tel ou d’un tel, même si on l’admire beaucoup, car une copie ne vaudra JAMAIS l’original. Il faut donc arriver à trouver sa voix et à être soi même et on en revient au début de mes propos, être capable d’avoir un univers qui nous soit propre.

Quel regard portez-vous sur la magie actuelle ?

Il y a une en quelques années une évolution formidable dans la communication et la transmission de l’information et par contre coup créations de beaucoup de clones, ce qui est dommage. Pour les autres, je trouve que le niveau artistique est très bon dans la jeune génération des créatifs. La Magie s’adapte et évolue avec son époque et c’est une mutation naturelle. Comme tout art visuel vivant, elle est darwinienne et comme elle touche à beaucoup de registres émotionnels humains elle est multiple. Mais de grâce, arrêtons de vouloir la dépoussiérer. Ce n’est pas la Magie qui est poussiéreuse, mais certains magiciens, ce qui n’est pas la même chose.

Apotecari magic magazine d’Armand Porcell (11 numéros publiés de 1984 à 1988).

Quelle est l´importance de la culture dans l´approche de la magie ?

Du point de vue du magicien, la culture est primordiale, tout d’abord pour son épanouissement personnel et ensuite pour la création de son univers artistique et de son numéro. Plus ton niveau culturel est important et diversifié plus tu auras de facilité à créer des numéros originaux. Le magicien ne bénéficie pas forcément, comme dans d’autres disciplines, de l’aide d’une armée de professionnels, auteurs, compositeurs, metteurs en scène, chorégraphes, etc. Il lui faut donc avoir une culture générale importante pour être capable de monter un spectacle, ou plus modestement un numéro, qui tienne la route, qui interpelle la sensibilité du public et qui soit novateur. Côté spectateur, le niveau culturel de ce dernier aura un impact non négligeable sur sa capacité à appréhender telle ou telle branche de la magie.

Vos hobbies en dehors de la magie ?

Pas franchement d’autres hobbies, mais plutôt des activités complémentaires et connexes, comme aller au cinéma, au théâtre, à des concerts de musique classique, lire autre chose que des livres de magie (la lecture occupe une très grande place dans ma vie, voir des spectacles divers et variés (je suis fan du festival off d’Avignon), continuer à étudier certaines branches des mathématiques (c’est ma formation universitaire… étude et maîtrise de la matière), et être curieux de tout. J’ai des livres d’origami, de psychologie, d’hypnose (que je ne pratique pas)… et mon dernier dada c’est l’étude de l’implantation de faux souvenirs. Mais la magie occupe le plus clair de mon esprit. Il n’existe pas de vaccin lorsqu’on a attrapé le virus de la magie jeune, et c’est tant mieux.

- Interview réalisée en septembre 2017.

Crédit Photos : Armand Porcell. Tous les documents et archives sont proposés sauf avis contraire des ayants-droit, et dans ce cas seraient retirés.

Auteur : Sébastien BAZOU


Mise à jour effectuée le : 12 septembre 2017.
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