Artefake
Accueil du site   ACTE SANS PAROLES 1 / Samuel BECKETT

ACTE SANS PAROLES 1 / Samuel BECKETT

Théâtre de Chaillot (Paris, février 2013).

Mise en scène de Dominique Dupuy

Acte sans paroles I, créé en 1957 au Royal Court Theatre de Londres, fut repris quelques semaines plus tard au Studio des Champs-Élysées. C’est, quatre ans après Fin de Partie, une pièce assez rare qui va orienter l’écriture de Beckett vers deux autres petites pièces : Quad et Film, un court métrage expérimental muet de vingt minutes, réalisé par Alan Schneider en 1964 avec un seul personnage joué par Buster Keaton, qui influença sans doute, comme Actes sans paroles I, Bob Wilson alors à ses débuts.

Le texte d’Actes sans paroles I, ne comporte évidemment qu’une longue suite de didascalies, très précises quant à le gestuelle à adopter, tout en laissant une certaine marge de manœuvre à l’interprète : Un homme. Geste familier : il plie et déplie son mouchoir. Projeté à reculons de la coulisse droite, l’homme trébuche, tombe, se relève aussitôt, s’époussette, réfléchit. Coup de sifflet coulisse gauche. Il réfléchit, sort à gauche. Rejeté aussitôt en scène, il trébuche, tombe, se relève aussitôt, s’époussette, réfléchit. Coup de sifflet en coulisse gauche. Il réfléchit va vers la coulisse gauche, s’arrête avant de l’atteindre, se jette en arrière, trébuche, tombe, se relève aussitôt, s’époussette, réfléchit. Etc.

Ces indications très précises donnent à montrer une suite d’enchaînements que « l’homme » comme Beckett le décrit, doit accomplir avec minutie. Il y a trois cubes, et un petit arbre qui descend des cintres, ainsi qu’une bouteille d’eau suspendue, que l’homme ne parviendra jamais à atteindre, et, au sol, une grosse paire de ciseaux pour couper une corde. Beckett a cherché ici à créer une sorte de gestuelle fondée sur la répétition, autre grand thème du théâtre wilsonien, et vouée à l’échec : L’Homme n’arrive pas à monter sur l’un des cubes, tombe souvent, recommence mais ne pourra jamais s’emparer de cet objet paradisiaque que représente pour lui une simple bouteille d’eau suspendue en l’air. Et le langage oral se réduit à quelques murmures à peine audibles.

Quelque dix ans plus tard, on verra des images proches de celle-ci, comme cette chaise ou cette arbre suspendu. Et aussi, l’arrivée en scène de Wilson, en habit noir, dans son mythique Regard du sourd (1970) qui arrivait à balbutier : « Ladies ans gentlemen, Ladies and gentle, laladies and gent… » C’était les derniers mots prononcés avant la suite d’images fabuleuses pendant les six heures que durait le spectacle.

Le mimodrame appartient en fait à une longue tradition du théâtre en France avec Debureau au 19ème siècle puis Decroux au début des années 1930, puis Barrault en 1938 puis en 1950, avec de pièces comme Maladie ou Agonie et Mort ; Marcel Marceau enfin dans les années cinquante, Marceau dont nous avions vu avec un parent complètement sourd, une pièce Le Loup de Tsu Ku Mi, auquel personne dans le public n’avait rien compris. A l’entracte, le dit parent avait ensuite expliqué tout le scénario aux autres spectateurs ! Le regard d’un sourd… Sacrée leçon de théâtre pour un adolescent à une époque où le verbe était roi !

Dominique Dupuy, danseur, chorégraphe et théoricien, a travaillé auprès de Jérôme Andrews puis, fonda en 1955 avec sa femme Françoise, une compagnie dédiée à la recherche chorégraphique. Ils ont marqué d’une empreinte remarquable toute l’histoire de la danse contemporaine. Ce sont aussi eux qui introduisirent Merce Cunningham en France. Dominique Dupuy a ici imaginé un spectacle en deux volets dont chacun reprend le scénario de Beckett dont il connaît l’œuvre depuis longtemps : « J’ai eu la chance, dit-il, d’assister à la première d’En attendant Godot en 1953, puis d’être le témoin de la gestation en 1957 d’Acte sans paroles (…) Depuis, l’oeuvre et la pensée de Beckett ont nourri mes propres œuvres, notamment mes nombreux soli et, tout mon travail de création, de pédagogie, de recherche et d’écriture. Ainsi, inventer une nouvelle interprétation d’Acte sans paroles semble être une évidence aujourd’hui dans mon parcours de créateur et d’interprète. J’ai imaginé donner de cette courte pièce, deux versions différentes, données consécutivement. La première a pour interprète l’artiste de nouveau cirque, et je suis moi-même l’interprète de la deuxième ».

Tsirihaka Harrivel, est à la fois acrobate et danseur : miracle de la jeunesse du corps : ses mouvements sont d’une magnifique fluidité et il se coule avec aisance sur le petit plateau noir où il y a juste un régisseur qui tire les fils, et soit Dupuy soit Harrivel qui sert alternativement d’assistant. Harrivel tombe, monte sur les cubes, court vers les doubles portes grises côté cour et côté jardin pour en ressortir en arrière, comme poussé par le vent, dans la gestuelle imaginée par Dominique Dupuy, à partir du texte de Beckett.

Dans la seconde partie, rigoureusement identique à la première, il va prendre la suite. Bien entendu, à quelque cinquante ans de distance, le corps n’est pas identique mais Dupuy assume avec beaucoup de solidité le personnage de l’Homme, en butte aux objets. Chaque geste, plus lent sans doute, chaque attitude sur le plateau est d’une précision et d’une rigueur absolue, et le plus émouvant est de voir ces deux corps affronter successivement, dans une traduction personnelle, les mêmes situations proposées par Beckett.

Pendant ces quelque 90 minutes, ils proposent une gestion du temps et de l’espace telles qu’on est transporté dans un autre monde. Comme si, petit à petit, on était emporté par cette compulsion de répétition dans la vie psychique dont parle Freud qu’il plaçait au-dessus du principe de plaisir. Le public très attentif se laisse emmener par les images et joue le jeu ! Et les 90 minutes de ce spectacle étrange et fascinant passent, sans même que l’on s’en rende compte, comme dans une sorte de rêve éveillé. C’est, dans le silence absolu du studio de Chaillot, quelque chose d’aussi brillant que singulièrement émouvant et qui aurait, dit Dominique Dupuy, intéressé Laurence Louppe, historienne de la danse, disparue il y a juste un an…

- Source : Le Théâtre du Blog.

Crédits photos : Baptiste Almodovar et Patrick Berger. Tous les documents et archives sont proposés sauf avis contraire des ayants-droit, et dans ce cas seraient retirés.

Auteur : Philippe du VIGNAL


Mise à jour effectuée le : 21 mars 2013.
MENTIONS LEGALES :

ISSN attribué par la Bibliothèque nationale de France : ISSN 2276-3341

Informations rassemblées et coordonnées à l'initiative et pour le compte de l'Association Artefake.
Ce document est déposé auprès d'une Autorité d'Horodatage Qualifiée - Certifiée ETSI & RGS

Dans le cas où malgré notre vigilance, une de nos publications porte atteinte aux droits d'auteur, merci de nous l'indiquer. Dans le cas ou cela s'avère exact, nous nous engageons sans délai à supprimer cette publication de notre site.

Artefake est une oeuvre collective créée et publiée par l'Association ARTEFAKE.
Conformément à l'article L.113-1 du Code de la propriété intellectuelle, l'association Artefake est titulaire des droits d'exploitation du contenu du site Artefake.com
La reproduction totale ou partielle des articles du site internet Artefake sont strictement interdite, par tous moyens connus ou à découvrir, quel qu'en soit l'usage, sauf autorisation légale ou autorisation écrite de l'association Artefake.
L'utilisation de la marque déposée Artefake est soumise à autorisation.
Les liens hypertextes pointant soit vers la page d’accueil soit vers un article particulier sont autorisés.
L’autorisation de mise en place d’un lien est valable pour tous supports, à l’exception de ceux diffusant des informations pouvant porter atteinte à la sensibilité du plus grand nombre. Au titre de cette autorisation, nous nous réservons un droit d’opposition.
Toute personne nommée ou désignée dans le site Artefake dispose d'un droit de réponse conformément à l'article 6 IV de la loi LCEN.
Ce droit de réponse doit être adressé par courrier recommandé à Artefake - A l'attention du Directeur de Publication - 16, rue Henri Gérard - 21121 Fontaine lès Dijon.

Directeur de la publication : Sébastien BAZOU
Président du Conseil d'Administration : Eric CONSTANT

ISSN 2276-3341 - Droits de reproduction et de diffusion réservés © Artefake 2004-2017
Artefake est une marque déposée - Site développé sous SPIP par ROUGE CEKOYA